Volodymyr Zelensky : le stade final de la dérive néonazie
Les Européens finiront-ils par comprendre que fascisme en Ukraine n’est ni folklorique, ni marginal ?

Volodymyr Zelensky : le stade final de la dérive néonazie

« Comment avez-vous fait faillite ? – De deux manières. Graduellement, puis soudainement », Ernest Hemingway, Le soleil se lève aussi (1926).

 

Les faillites peuvent aussi être morales. L’image du président-de-facto Volodymyr Zelensky agenouillé devant la tombe d’Andriy Melnyk, le dirigeant fasciste de l’Organisation des nationalistes ukrainiens (OUN), en est la récente preuve. En effet, quel besoin avait-il de faire rapatrier du Luxembourg la dépouille mortelle d’un criminel de la Seconde Guerre mondiale pour la réinhumer avec les honneurs d’État au Cimetière militaire national près de Kiev ?

Officiellement, le pouvoir ukrainien présente comme un « devoir moral » la volonté de rapatrier les « héros » de la lutte pour l'« indépendance ukrainienne » enterrés à l'étranger. Mais on peut douter de la nécessité de célébrer de la sorte un collaborateur des exactions nazies commises contre les Juifs et autres ennemis du Reich. Il fut aussi, au nom de la création d’une nation ethniquement ukrainienne, l’un des responsables de l’épuration qui se traduisit par le massacre barbare de quelque 100 000 Polonais de Volhynie et de Galicie orientale – surtout des femmes, des enfants et des vieillards (la majorité des hommes valides étant au front).

Pour ceux qui doutent de la dimension idéologique du geste zelenskien, précisons que ce crime contre l’humanité fut perpétré par les combattants de l’UPA, l’Armée insurrectionnelle ukrainienne, branche armée de l’OUN et que, le 28 mai dernier, pour bien montrer l’intention délibérée d’honorer, en même temps que Melnyk, les perpétrateurs de ces horreurs, le président-de-facto a donné par décret le nom de « Héros de l’UPA » à une unité spéciale des Forces armées ukrainiennes.

En réalité, en moins de vingt ans, les FAU et l’ensemble de la société ukrainienne ont été gangrénées par la symbolique, puis l’idéologie nazies. Ce genou à terre inconvenant constitue une étape décisive dans une dérive opportuniste commencée sous le président pro-occidental Viktor Iouchtchenko et qui s’est poursuivie, d’abord graduellement, puis de manière accélérée jusqu’à aujourd’hui.

Pratiquement, tout a commencé en 2007 par une décision de simple politique politicienne : Iouchtchenko – que la « révolution orange » avait porté au pouvoir deux ans plus tôt – était en difficulté électorale avant des législatives anticipées face à ses rivaux. Pour gagner quelques voix, il décida de courtiser les électeurs de Svoboda, une formation ultranationaliste montante dans l’ouest de l’Ukraine, surtout en Galicie. Depuis 2004, Svoboda (« Liberté ») était le nouveau nom d’un groupuscule ultra minoritaire : le Parti social-national d'Ukraine, dont le nom indiquait bien la filiation idéologique et qui revendiquait l’héritage de l’OUN-UPA et de son chef principal Stepan Bandera. Ces nostalgiques de la collaboration avec le Reich n’hésitaient pas à parader avec des emblèmes nazis jusqu’à utiliser comme écusson, bien que de manière détournée, la Wolfsangel de sinistre mémoire, blason de la division SS das Reich.

WolfsangelViktor Iouchtchenko ne trouva donc rien de mieux à faire pour s’attirer les votes de cette fange de l’électorat que de décerner le titre posthume de Héros de l’Ukraine pour « contribution à la lutte pour l’indépendance » à l’ancien commandant en chef de l’UPA, Roman Choukhevytch qui s’illustra essentiellement par sa collaboration avec l’Abwehr et sa participation aux crimes de guerre nazis et aux épurations ethniques contre les Juifs et les Polonais.

Si le président en difficulté choisit Choukhevytch pour envoyer un message aux ultranationalistes de l’ouest ukrainien, ce fut sans doute parce qu’il pouvait être présenté comme un dirigeant militaire plutôt que politique, contrairement à Stepan Bandera, son chef direct. Mais ce n’était que partie remise : à la veille de l’échéance électorale suivante, l’élection présidentielle de 2010, Viktor Iouchtchenko récidiva en accordant à Bandera le même titre de « Héros de l’Indépendance ». À ce moment, la connotation politique n’avait plus d’importance : le parti Svoboda était devenu une force électorale importante en Galicie en réalisant une percée spectaculaire aux élections locales de 2009 et établissant des majorités ou coalitions fortes dans plusieurs conseils régionaux ou municipaux de cette partie du pays, notamment à Ternopol.

La « panthéonisation » (si l’on peut dire[1]) de Bandera ne servit à rien : le président sortant fut sorti par son rival Viktor Ianoukovytch, chef du Parti des régions largement majoritaire dans l’est de l‘Ukraine. Dès 2011, le nouveau chef de l’État trouva un artifice pour faire révoquer le titre « héroïque » de Bandera et de Choukhevytch par décision de justice : ni l’un ni l’autre n’étaient légalement citoyens ukrainiens.

En revanche, Svoboda consolida ses positions en Galicie : aux législatives de 2012, le parti obtint 37 sièges sur les 450 qui composaient la Verkhovna Rada. Il apparaissait désormais comme une force sur laquelle lo politique ukrainienne devait compter et il joua un rôle déterminant dans les événements du Maïdan qui conduisirent au renversement du président Ianoukovytch, fin février 2014. Comme on le sait bien[2], Svoboda fournit une grande partie de l’encadrement et du service d’ordre musclé des manifestations insurrectionnelles tandis qu’une autre formation composée de groupuscules d’extrême droite et qui avait pris pour nom Pravyï Sektor, « Secteur Droit », en constituait le bras armé, en d’autres termes des « sections d’assaut » dans la logique bandériste néonazie dont ils se réclamaient. En effet, la principale composante de Pravyï Sektor était une organisation politique appelée Tryzoub imeni Stepana Bandery (le Trident « Stepan Bandera »).

Rappelons que Bandera se revendiquait du national-socialisme et s’était compromis dans une collaboration plus qu’active avec l’Allemagne nazie, engageant les bataillons de l’embryon d’armée de l’OUN (Nachtigall et Roland) dans les combats et les exactions de la Wehrmacht et de la SS lors de l’opération Barbarossa. Ses thuriféraires d’aujourd’hui expliquent que son but était l’indépendance de l’Ukraine, mais ils omettent de préciser qu’il voulait un État marchant de conserve « avec la Grande Allemagne nationale-socialiste, sous la direction de son chef Adolf Hitler », comme l’affirmait la proclamation d’indépendance du 30 juin 1941, à Lvov[3].

Cette aspiration lui couta la liberté car une telle Ukraine indépendante n’entrait pas dans les plans du Führer qui voulait réserver ces territoires à la colonisation allemande. Hitler le fit donc emprisonner (dans des conditions très favorables) dans la partie réservée aux prisonniers politiques de haut profil du camp de Sachsenhausen. Ce ne fut pas pour autant que l’OUN cessa de se battre aux côtés des nazis. Il fallut attendre plus d’un an, en février 1943, pour que l’OUN-B (bandériste) et l’UPA récemment créée décident de continuer le combat contre les Soviétiques mais aussi de s’engager dans une résistance armée contre l’armée allemande qui venait de subir une brûlante défaite à Stalingrad.

De leur côté, Andriy Melnyk et sa faction, l’OUN-M (melnykienne), poursuivirent le combat aux côtés du Reich. Ils jouèrent un rôle actif dans la formation par les Allemands de la 14e division Waffen-SS Galizien, créée en mars 1943 avec l'approbation directe du Reichsführer-SS Heinrich Himmler. Melnyk et ses partisans participèrent non seulement à sa création, mais encore au recrutement des volontaires ukrainiens (13 000 à 14 000 hommes au départ). Beaucoup de membres de l’OUN-M rejoignirent d’ailleurs ses rangs. Melnyk y voyait un moyen de poursuivre le combat contre l'URSS et compenser la « désertion » de la faction bandériste et de l'UPA. Mais bien avant cela, dès la fin de 1941, il avait adressé mémorandums et appels à Hitler et aux autorités nazies pour créer des unités militaires ukrainiennes[4].

Ainsi, alors que les partisans de Bandera[5] finirent par se retourner contre les Allemands, ce qui pouvait justifier l’appellation de « héros de l’indépendance », Melnyk poursuivit la lutte aux côtés des nazis, ce qui explique qu’il n’ait pas eu droit, jusqu’à présent, au même titre. Pas plus, d’ailleurs que les soldats de la division Galizien, pourtant honorés régulièrement et pas seulement à l’ouest de l’Ukraine.

Babi YarEn 2015, un an après le coup d’État du Maïdan, pendant la présidence de Petro Porochenko, la Verkhovna Rada renversa la décision de justice prise sous Viktor Ianoukovytch et adopta un paquet de lois mémorielles dont la plus connue est celle « Sur le statut juridique et la commémoration des combattants pour l’indépendance de l’Ukraine au XXe siècle ». Elle reconnait le rôle de l’OUN, de l’UPA et d’autres organisations en interdisant la négation publique de leur action. Depuis lors, l’Institut ukrainien de la mémoire nationale (Ukrainskyi instytut natsionalnoi pamiati) s’emploie à promouvoir le rôle de ces formations par des publications, des expositions, l’érection de statues et de monuments ou encore le renommage de rues. En 2016, l’une des plus significatives – et symboliques – de ces actions, à Kiev, fut de rebaptiser l’« avenue de Moscou » (Moskovskiy Prospekt) en « avenue Stepan Bandera » (Prospekt Stepana Bandery). Or cette artère mène au mémorial de Babi Yar, qui commémore le massacre de quelque 33 000 Juifs par les Einsatzgruppen et leurs complices bandéristes, les 29 et 30 septembre 1941. Jusqu’en 1943, le site continua de servir de lieu d’exécution de 100 000 à 150 000 personnes (Juifs, prisonniers de guerre soviétiques, Roms, communistes, otages et autres indésirables aux yeux des nazis).

Paradoxalement, cette politique que l’on peut aisément qualifier de « négationniste » s’accompagna d’une perte d’influence électorale du parti Svoboda et d’autres groupes radicaux qui disparurent pratiquement du panorama électoral, permettant ainsi à la propagande ukrainienne et aux bonnes âmes occidentales d’affirmer qu’il n’y avait pas de problème de néonazisme dans le pays et que, si manifestations il y avait, elles étaient sporadiques et marginales. En réalité, les idées revanchistes issues principalement de Galicie et véhiculées, au départ, par les partis ultranationalistes avaient été reprises peu ou prou par l’ensemble des formations politiques, à l’exception évidemment des partis russophiles qui furent visés par des mesures de restriction (interdiction de participer aux élections pour non-respect des règles linguistiques ou autres) ou carrément interdits comme le Parti communiste d’Ukraine.

En revanche, le poids des « bataillons » paramilitaires ultranationalistes issus du Maïdan continua de se faire sentir au sein de la société. Ce fut notamment le cas du bataillon Azov, fondé par le groupe néonazi Patriote d’Ukraine d’Andriy Biletsky. Cette formation armée se rendit célèbre pour son idéologie extrémiste, ses symboles nazis et des accusations de crimes de guerre dans la prétendue « opération antiterroriste » menée par le régime de Kiev contre les insurgés russes du Donbass.

En novembre 2014, le bataillon Azov – comme d’autres groupes armés du même genre – fut intégré dans les Forces armées ukrainiennes et devint un régiment de la Garde nationale. En théorie, noyé dans la masse des effectifs, il devait perdre son identité politique. Ainsi, le 7 avril 2022, six semaines après le début de l’opération militaire spéciale russe en Ukraine, une « experte de plateau » pouvait affirmer sans honte sur BFMTV : « Aujourd’hui, parler d’Azov comme d’un groupement nazi ou néonazi n’a tout simplement aucun sens parce qu’il a été dépolitisé. » Cette dame expliquait en substance que, dilués dans l’armée ukrainienne, les éléments extrémistes de ces bataillons ne présentaient plus aucun danger : noyés dans une masse politiquement saine, ils étaient devenus inaudibles. Peut-être supposait-elle qu’ils avaient fini par être contaminés par le virus démocratique.

Or, en matière d’infection, c’est l’inverse qui se produit : les éléments pathogènes contaminent toujours les tissus sains des lors qu’aucune mesure prophylactique n’est prise. Comme l’explique dans un remarquable article l’historienne ukrainienne installée aux États-Unis Marta Havryshko, c’est ce qui s’est passé dans de nombreuses unités des FAU dont les commandants proviennent du milieu Azov et conservent des convictions néonazies appuyées par une symbolique extrémiste.

L’hommage de Volodymyr Zelensky à Andriy Melnyk, fin mai 2026, tend à montrer que la contamination se poursuit dans l’ensemble de la société ukrainienne. Jusqu’à maintenant, les autorités de Kiev honoraient les prétendus « héros » qui avaient combattu les Soviétiques avec les nazis, avec l’excuse qu’ils étaient entrés en résistance contre ces derniers en 1943. Désormais, avec le chef de l’OUN-M, ce sont des collaborateurs non repentis qu’ils célèbrent.

 

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[1] L’instrumentalisation de la mémoire pour des buts politiques n’est évidemment pas propre à l’Ukraine.

[2] En 2024, nous avons consacré un long article en quatre parties au dixième anniversaire des événements du Maïdan (1re partie : Ukraine-UE, le désaccord d’association ; 2e partie : Une « révolution démocratique » ? Vraiment ? ; 3e partie : La « technologie » des révolutions de couleur : 4e partie et fin : Le « coup » et ses raisons).

[3] Voir l’ouvrage collectif, en ukrainien, ОУН в 1941 році (L’OUN en 1941) publié par l’Institut d’histoire d’Ukraine (Kiev, 2006).

[4] L’ouvrage le plus complet (mais très complaisant envers l’OUN-M et les volontaires de la division Galizien) est The History of the Galician Division of the Waffen SS, de Michael James Melnyk (Fonthill Media, 2016).

[5] Ce dernier était toujours loin du front, emprisonné à Sachsenhausen.

PIERRE LORRAIN

Journaliste, écrivain - spécialiste de la Russie et de l'ex-Union Soviétique