Guerre OTAN-Russie : Le jeu dangereux des Européens
Qui joue avec le feu, finit par se brûler

Guerre OTAN-Russie : Le jeu dangereux des Européens

Es braust unser Panzer im Sturmwind dahin[1]“, Kurt Wiehle, Panzerlied (1933 ou 1935).

 

Les choses sérieuses ont finalement commencé. La Russie ne supporte plus le comportement irrationnel et belliqueux des Européens et le marque clairement. En théorie, les préparatifs militaires entrepris par certains États de l’UE et le Royaume-Uni – la prétendue « coalition des volontaires » – étaient destinés à assurer un cessez-le-feu éventuel en Ukraine et ne devaient donc intervenir qu’après la fin des combats.

De même, si la possibilité d’une guerre contre la Russie était évoquée, c’était toujours dans un futur imprécis : peut-être avant ou après 2030. En tout cas, le temps que les pays concernés aient la possibilité de préparer leurs armées. L’absurdité de la démarche était surprenante : peut-on imaginer un instant que si les Russes avaient vraiment l’intention d’attaquer, ils attendraient patiemment que l’ennemi soit prêt et en ordre de bataille ? Vu de Moscou, il était clair que les rodomontades des dirigeants européens n’étaient destinées qu’à donner l’illusion d’une menace pour tenter d’affermir leur pouvoir vacillant.

Sauf que le manque de réaction claire de Moscou a poussé lesdits dirigeants à adopter des postures de plus en plus belliqueuses et hostiles, même si souvent ridicules. Dernière sortie en date, le 18 mai dernier, celle du ministre des Affaires étrangères lituanien Kęstutis Budrys. Dans une interview accordée au journal suisse Neue Zürcher Zeitung, il estime judicieux de « montrer aux Russes que nous sommes capables de pénétrer la petite forteresse qu’ils ont construite à Kaliningrad. L’OTAN dispose des moyens, si nécessaire, de raser au sol les bases de défense aérienne et les installations de missiles qui s’y trouvent. »

Il y a peu, des déclarations de ce genre étaient encore accueillies avec amusement et des haussements d’épaules à Moscou. Ce n’est plus du tout le cas : les pays de l’OTAN ne se contentent pas de parlotes pour évoquer des plans pour attaquer Kaliningrad ou pour lancer un blocus de la mer Baltique. Alors que précédemment ils livraient à Kiev des armes et équipements destinés au champ de bataille ukrainien et zones frontalières, ils leur fournissent en sous-main, désormais, des drones et des missiles capables d’effectuer des frappes meurtrières loin à l’intérieur du territoire russe, tout en assurant la localisation des cibles et le guidage. Du coup, le ton du Kremlin a changé.

Depuis son premier mandat, tous les 9 mai, Vladimir Poutine n’a jamais manqué, dans son discours sur la place Rouge, le jour de la Victoire, de rappeler la contribution des Alliés occidentaux dans la défaite de l’Allemagne nazie. Sauf cette année. Au lieu de célébrer la fraternité d’armes de l’époque, le président russe a délivré à ses anciens « partenaires » une sévère mise en garde , en deux courts messages.

Le premier est un simple rappel : parlant de l’attaque allemande contre l’Union soviétique, le 22 juin 1941, il précise : « Des forces furent rassemblées à travers l'Europe pour atteindre [les] objectifs criminels » des stratèges nazis. La mention de la complicité de nombreuses parties de notre Vieux Continent n’est évidemment pas anodine. Le second message est encore plus explicite : « [Nos] soldats qui mènent les opérations militaires spéciales (…) font face à une force agressive armée et soutenue par l'ensemble du bloc de l'OTAN. » Il ne prononce pas le mot « cobelligérance », mais l’esprit et l’intonation y sont. Ainsi le président Poutine a désigné, encore à mots quasi couverts, l’ennemi principal (главный враг) et ce n’est plus Washington, comme au temps de la Guerre froide, mais l’OTAN en général et certains États européens – sans les nommer – en particulier.

Poutine Place RougeDmitri Medvedev, vice-président du Conseil de sécurité de Russie et ancien chef de l’État, n’a pas les mêmes pudeurs. Dans un article très fouillé, publié à la veille du 9 mai et consacré à la nouvelle militarisation prônée par Berlin, il se demande si l’on n’assiste pas à un revanchisme flagrant : pour lui, l'Allemagne ne s'est jamais pleinement dénazifiée[2]. Il estime que « le processus d'élimination définitive des vestiges politiques, juridiques et moraux de la Seconde Guerre mondiale en Allemagne s'est particulièrement accéléré ». Ainsi, Berlin vise à consolider sa position de première puissance militaire et politique de l'Union européenne grâce à une remilitarisation sans précédent et à des « réflexions » informelles sur la possibilité de se doter de l'arme nucléaire. Et Dmitri Medvedev constate que la majeure partie de l'Europe se rallie aujourd'hui à la position militariste et antirusse de l'Allemagne, comme il y a 85 ans, en 1941.

En effet, beaucoup de pays de l’UE acceptent sans sourciller que l’Allemagne redevienne une puissance militaire majeure presque comme si cela allait de soi. Et cela en dépit des restrictions apportées par le traité 2+4, signé à Moscou en 1990 pour ouvrir la voie à la réunification de l’Allemagne. En dépit aussi du TNP, le traité de non-prolifération, dont le pays est signataire en qualité de membre non-nucléaire. À cela s’ajoute une acceptation quelque peu béate de la nostalgie explicite du nazisme que l’on constate non seulement en Ukraine[3], mais aussi dans les pays de l’est européen qui collaborèrent avec les forces de l’Axe et fournirent à la Wehrmacht et à la SS des unités qui contribuèrent aux exactions nazies et aux combats contre les Alliés. On sait que des commémorations et des marches du souvenir en honneur de ces combattants ont lieu depuis longtemps dans les pays Baltes. Naguère discrètes et « privées », elles deviennent de plus en plus ouvertes et quasi officielles, avec la participation de députés et de ministres.

Dans le reste de l’Europe, on fait mine de considérer cela comme des manifestations « folkloriques » sans importance, dignes d’à peine un haussement d’épaules. En revanche, chez soi, et notamment en France, on traque sans pitié la plus infime trace de salut nazi. Et lorsqu’on n’en trouve pas, on va même jusqu’à en inventer. Quand on constate l’hystérie et la hargne que certains groupes politiques investissent dans la recherche de fascistes imaginaires, on ne peut que trouver surprenant que l’on ne dénonce pas la dérive permanente de l’Ukraine et de certains milieux baltes de plus en plus officiels dans le culte voué à leurs « héros » nazis.

Dernier épisode en date, l’exhumation des cendres d’Andriï Melnyk de leur lieu de sépulture au Luxembourg et leur réinhumation au cimetière national du Mémorial militaire de Kiev avec des honneurs d'État. Melnyk était le chef de l’une des deux branches de l’Organisation des nationalistes ukrainiens, l’OUN-M, pendant la Seconde Guerre mondiale. Le chef de l’autre branche, l’OUN-B[4], était Stepan Bandera. On prétend, ici ou là en Occident, que Melnyk était moins radical – et donc plus fréquentable – que Bandera. En réalité leurs troupes combattaient de la même manière aux côtés des Allemands et servaient de supplétifs aux Einsatzgruppen (dont ils dépassaient souvent la férocité) dans l’extermination des Juifs, des communistes, des Polonais, des Russes et autres ennemis. La seule différence était que Bandera se disait idéologiquement aligné sur les nazis de Hitler et Melnyk sur les fascistes de Mussolini !

Mais les leçons de l’histoire ont été oubliées par les décideurs occidentaux (si tant est qu’ils ne les aient jamais apprises). Voir Friedrich Merz insister sur son ambition de posséder « l’armée conventionnelle la plus puissante d’Europe et le plus vite possible » en reconvertissant progressivement son industrie civile vers la production militaire devrait, selon Dmitri Medvedev, réveiller des inquiétudes profondes : il constate que chaque fois que l’Allemagne est entrée dans une logique de réarmement massif et de volonté de retrouver sa puissance, les conséquences ont été dramatiques pour l’Europe tout entière. Dans son article, l’ancien président russe livre un message clair : la Russie ne permettra pas à Berlin de mener la remilitarisation de l'Europe en se servant de la Pologne et de l'Ukraine comme des instruments de sa puissance de feu.

Tigre blancL’idée que l’Allemagne constitue une menace permanente pour la Russie n’est pas nouvelle. Des générations de Soviétiques puis de Russes, élevées dans la crainte du revanchisme allemand, voient se concrétiser aujourd’hui ce qu’elles redoutaient depuis la réunification, en 1990. Un excellent film russe, sorti en 2012, révèle de manière frappante cet état d’esprit : Le tigre blanc (Белый тигр) de Karen Chakhnazarov. Ce long-métrage assez unique raconte de manière très réaliste les combats de chars sur le front de l’Est pendant la Grande Guerre patriotique, mais avec une composante presque fantastique, voire surnaturelle. Le Tigre blanc en question est un Panzer allemand terrible et insaisissable qui apparaît quand on l’attend le moins et sème la destruction dans les rangs soviétiques. Le personnage central de l’histoire est un tankiste russe qui a survécu miraculeusement à la destruction de son T-34 et qui a perdu une partie de sa mémoire : il ne sait plus qui il est – d’où le nom qu’on lui donne, Naïdenov (Le Trouvé). En revanche, il connaît les chars mieux que personne et parvient même à communiquer avec eux. On lui confie donc la mission de traquer le mystérieux Tigre blanc avec un T-34 amélioré. Après une longue traque, Naïdenov et son équipage mettent le char ennemi hors d’état de nuire, mais ne parviennent pas à le détruire totalement et, impuissants, le regardent s’enfuir.

Le film prend alors un tournant surprenant. Des forêts du front, la scène se transporte à Karlshorst pour la signature de la capitulation sans conditions de l’Allemagne par le Feldmarschall Wilhelm Keitel et deux autres généraux nazis. La reconstitution de la cérémonie réelle du 8/9 mai 1945 est fidèle et le film insiste sur l’humiliation ressentie par les trois dignitaires vaincus. Mais, dans la séquence suivante, un dîner leur est servi et ils s’extasient sur le dessert : des fraises à la crème, les premières de la saison. La vie continue et visiblement le repentir n’est pas de mise. De son côté, Naïdenov, ne considère pas que la paix soit revenue et guette le retour inévitable du Tigre blanc.

Le caractère allégorique du film est renforcé par la scène finale. On y voit Hitler, assis dans un fauteuil près d’une cheminée, parler tranquillement à un interlocuteur de dos, assis face à lui. Dans son monologue, le Führer explique qu’il a simplement eu le courage d’accomplir ce que dont toute l’Europe rêvait secrètement sans oser le faire : éliminer les Juifs et soumettre la Russie, ce pays « sombre et sauvage » que l’Europe craint depuis toujours. Il présente la guerre non pas comme une anomalie, mais comme l’état naturel de l’humanité. Et il conclut sur l’idée que même si l’Allemagne a perdu militairement, son esprit guerrier ne disparaîtra jamais.

La vraie question qui se pose aujourd’hui est celle de la viabilité de la remilitarisation de l’Allemagne avec l’Europe derrière elle. Et la réponse, tout aussi allégorique, nous est peut-être fournie par un autre film de guerre : La bataille des Ardennes (Battle of the Bulge) de Ken Annakin (1965) qui reconstitue la dernière offensive allemande sur le front ouest en décembre 1944. Cette attaque désespérée ne pouvait que retarder l'issue inévitable de la guerre, mais il se trouve que l'énorme force blindée rassemblée pour l’occasion fut arrêtée pour l’essentiel non pas par la résistance des Alliés, pris par surptise, mais par un événement prévisible mais dont l’état-major allemand ne tint pas suffisamment compte : le manque de carburant ! Prémonitoire ?

 

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[1] « Notre char d’assaut vrombit dans le vent de la tempête ».

[2] Il y a un an, dans un article sur ce blog « Jour de honte : la revanche des vaincus », nous faisions sensiblement le même constat.

[3] Nous en avons parlé depuis longtemps dans nos articles, notamment ici et ici.

[4] « M » pour Melnyk et « B » pour Bandera.

PIERRE LORRAIN

Journaliste, écrivain - spécialiste de la Russie et de l'ex-Union Soviétique