Guerre OTAN-Russie : Pourquoi Moscou ne bluffe pas !
"Nous ne plaisantons pas !"

Guerre OTAN-Russie : Pourquoi Moscou ne bluffe pas !

« Quo usque tandem abutere, Catilina, patientia nostra ? » (Jusques à quand abuseras-tu, Catilina, de notre patience ?), Cicéron, Première Catilinaire, 63 av. J.-C.

 

Visiblement, les limites de la patience de Moscou à l’égard de Kiev et, surtout, de ses alliés occidentaux sont dépassées. Le 4 mai dernier, le ministère russe de la Défense a publié un communiqué inhabituel : si le régime kiévien tentait de mettre en œuvre des plans visant à perturber la célébration du 81e anniversaire de la Victoire sur l’Allemagne nazie, ses alliés et ses supplétifs, « les forces armées de la Fédération de Russie lanceraient en représailles une frappe massive de missiles sur le centre-ville de Kiev. »

Cette mise en garde intervenait quelques heures à peine après une déclaration de Volodymyr Zelensky où il laissait entendre que des drones ukrainiens pourraient perturber les commémorations du 9 mai et notamment le défilé sur la Place rouge. D’ordinaire, les rodomontades du président-de-facto kiévien n’impressionnent pas les autorités russes. Mais là, deux éléments ont semblé suffisamment sérieux au Kremlin pour provoquer une réaction marquée, d’abord du ministère de la Défense puis, comme nous le verrons plus loin, du ministère des Affaires étrangères.

Le premier est militaire : même voilée, la menace est crédible. Les attaques de drones et missiles ukrainiens sur des sites russes, y compris dans la profondeur du territoire, sont fréquentes et précises, même si la plupart des projectiles sont abattus avant d’atteindre leur objectif. Or, on constate depuis plusieurs jours que des vagues importantes de drones sont lancées en direction de Moscou, comme pour saturer les défenses antiaériennes russes autour de la capitale avant une attaque fatidique.

Le second est politique : en l’occurrence, Volodymyr Zelensky s’exprimait dans le cadre du 8e sommet de la Communauté politique européenne qui se tenait à Erevan, en Arménie, en présence des représentants des 27 pays de l’Union européenne. Évidemment, personne n’a bronché : la règle non écrite de ces réunions est de ne jamais reprendre – et encore moins critiquer – le chef du régime de Kiev. Solidarité avant tout ! D’ailleurs, les déclarations bellicistes des dirigeants européens à l’égard de la Russie se traduisent non plus par de simples conjectures sur la guerre à venir, mais par la menace directe d’un blocus naval de la Baltique et même des actes : la Russie accuse les États baltes de laisser survoler leur territoire par des drones ukrainiens pour frapper des terminaux pétroliers russes sur le golfe de Finlande. Et cela vient s’ajouter à la fourniture à Kiev d’armes et équipements fabriqués ou financés par les Européens et à l’implication directe des Occidentaux dans le renseignement et le ciblage des objectifs.

Ces éléments expliquent la réaction inhabituelle du ministère de la Défense russe. D’habitude, Moscou réagit aux provocations par des dénonciations politiques et diplomatiques et non par des menaces aussi précises. Les fameuses « lignes rouges » prétendument tracées par le Kremlin n’existent que dans l’imagination des « experts » qui prétendent avoir leurs quartiers dans la tête de Vladimir Poutine. Ou plutôt, il en existe une : le seuil nucléaire explicité dans les Principes fondamentaux de la politique d’État de la Fédération de Russie en la matière.

Le problème des Occidentaux est qu’ils croient à l’existence de ces « lignes rouges » inexistantes qu’ils dépassent régulièrement en croyant que la Russie ne réagit pas parce qu’elle n’en a pas les moyens ou parce qu’elle a peur. Cette fois, la limite est clairement fixée par le ministère de la Défense. Et, le 6 mai, pour bien montrer le sérieux de l’affaire, le ministère des Affaires étrangères, par la voix de sa porte-parole Maria Zakharova, a exhorté les ressortissants étrangers (personnel des missions diplomatiques et autres représentations), ainsi que les citoyens ukrainiens à quitter la ville, « compte tenu de l'inévitabilité d'une frappe de représailles des forces armées russes contre Kiev, notamment contre les centres de décision, si le régime de Kiev met en œuvre ses plans terroristes criminels pendant la célébration de la Grande Victoire », qualifiée de « fête sacrée pour tous les Russes »

Elle poursuit : « Si les pays de l'UE pensent pouvoir passer sous silence les menaces publiques et balayer sous le tapis les déclarations agressives de Volodymyr Zelensky, ils se trompent lourdement. Nous sommes parfaitement conscients de l'attitude de la minorité occidentale [ukrainienne] envers le 9 mai : elle détruit systématiquement le patrimoine mémoriel soviétique, exhume les cendres des soldats soviétiques et déforme l'histoire. En armant l'Ukraine, elle devient complice des plans criminels du régime de Kiev. »

Et de conclure : « Nous n'adoptons pas une position agressive, nous adoptons une position de réponse inévitable à l'agression. C'est précisément ainsi qu'il faut interpréter la déclaration du Ministère russe de la Défense du 4 mai et nos actions ultérieures. Il ne faut surtout pas l'ignorer. Il faut le prendre très au sérieux. »

D’autant plus au sérieux que, comme le pose l’analyste politique étatsunien Andrew Korybko (basé à Moscou), la Russie ne peut pas se permettre de se discréditer à l’étranger, pas plus que le parti au pouvoir, Russie unie, ne peut se permettre de se déconsidérer en Russie à quatre mois des prochaines élections, en menaçant d’une riposte massive pour ensuite se contenter d’une frappe symbolique ou ne rien faire du tout.

PokerUn autre signe que le Kremlin ne bluffe pas est l’annonce de tests de missiles balistiques depuis le Kamtchatka du 6 au 10 mai. Indiscutablement, la Russie veut dissuader l’Ukraine d’attaquer le défilé de Moscou pour des raisons claires : une frappe contre un tel rassemblement de troupes et de personnalités provoquerait des dommages considérables en termes physiques mais aussi d’image. Mais il est tout aussi évident que si le Kremlin proférait une telle menace sans la mettre à exécution, cela ne manquerait pas d’entraîner des attaques encore plus audacieuses.

Andrew Korybko avance une autre raison pour le durcissement de la position russe. Jusqu’à présent, le président Poutine avait retenu les coups de son armée pour préserver « l’unité historique des Russes et des Ukrainiens » et parce qu’il craignait une escalade incontrôlable menant à une troisième guerre mondiale. De plus, avec le retour de Donald Trump à la Maison Blanche, Vladimir Poutine pensait qu’une entente avec les États-Unis était devenue possible.

En effet, un partenariat stratégique russo-étatsunien axé sur les ressources pouvait permettre une solution à la guerre en Ukraine dans l’esprit du sommet d’Anchorage en août 2025. Mais Donald Trump et, surtout, son administration n’ont pas totalement accepté les conditions russes et, en conséquence, n’ont pas exercé sur Kiev et sur les Européens une pression suffisante pour les faire céder. Sous des dehors patelins d’un Raminagrobis au rabais, Donald Trump a certes refusé d’escalader le conflit ukrainien mais orchestré néanmoins le recul de l’influence russe à travers le monde afin de contraindre Vladimir Poutine à accepter de geler le conflit en échange d’un allègement des sanctions sans résoudre les problèmes de fond. Cette position, qualifiée informellement de « Doctrine néo-Reagan », a mis la Russie sous pression et incité le Kremlin à revoir sa position.

À cela est venue s’ajouter, à partir du 28 février dernier, la nouvelle guerre du Golfe : en réponse à l’attaque d’Israël et des États-Unis, l’Iran a riposté sur les bases étatsuniennes dans la région sans déclencher de spirale incontrôlable. Le président Poutine semble s’être décidé à écouter ceux de ses conseillers qui préconisaient depuis longtemps des frappes massives sur les centres de décision ukrainiens à Kiev. Or, l’opinion publique, importante à l’approche des prochaines élections législatives de septembre, est majoritairement favorable à une ligne dure sur la question. Ainsi, le Kremlin a fini par donner son accord à ce genre de frappes mais, pour le moment, seulement en représailles à des attaques ukrainiennes contre le défilé de la Victoire à Moscou.

Tous ces éléments indiquent qu’il est infiniment peu probable que la Russie bluffe. Dans la partie de poker qui l’oppose à l’Ukraine et à l’OTAN, le Kremlin a suivi toutes les relances des uns et des autres sans jamais relancer lui-même. Aujourd’hui, il fait « tapis ». Ses adversaires qui disposent au mieux de petites paires face à un carré d’as potentiel auront-ils le bon sens de se coucher ? Ou, emportés par un excès d’orgueil et de confiance en soi, suivront-ils l’enchère ? Réponse demain, День Победы.

 

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PIERRE LORRAIN

Journaliste, écrivain - spécialiste de la Russie et de l'ex-Union Soviétique