« Hegel a remarqué quelque part que tous les grands événements et personnages historiques se répètent pour ainsi dire deux fois. Il a oublié d’ajouter : la première fois comme tragédie, la seconde fois comme farce », Karl Marx, Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte (1852)
Pour illustrer notre propos, voici un extrait d’un entretien accordé le 8 janvier 1939 au journal officiel du NSDAP, le Völkischer Beobachter :
„Mein Führer, sehen Sie irgendwelche Beschränkungen Ihrer Macht auf der Weltbühne? Gibt es etwas, das Sie stoppen könnte, falls Sie es wollten?“
„Ja, da gibt es nur eine Sache: meine eigene Moral, mein eigener Verstand. Das ist das Einzige, was mich stoppen kann. Und das ist sehr gut so. Ich brauche kein Völkerrecht. Ich will niemandem schaden.“
Pour les non-germanistes, voici la traduction :
« Mon Führer, voyez-vous des restrictions sur votre pouvoir sur la scène mondiale ? Y a-t-il quelque chose qui pourrait vous arrêter si vous le vouliez ? »
« Oui, il n’y a qu’une chose : ma propre moralité, mon propre esprit. C’est la seule chose qui peut m’arrêter. Et c’est une très bonne chose. Je n’ai pas besoin de droit international. Je ne veux faire de mal à personne. »
Oh… Oh ! Mille pardons ! On nous souffle que quelques erreurs se sont glissées dans le texte. Nous vous prions de nous en excuser. L’année n’est pas la bonne : il aurait fallu écrire 2026. Le journal n’est pas celui du Parti national-socialiste allemand, mais le New York Times, l’organe officieux de l’Agence centrale de Renseignement des États-Unis. Et, enfin, il convient de remplacer « Mein Führer » par « Mr President ». Tout le reste est vrai, comme nous l’avons déjà signalé à nos lecteurs.
Mais, revenons à notre démonstration. Le 2 septembre 1939, dans un discours prononcé au Sportpalast de Berlin, devant une foule fanatisée de 20 000 personnes, l’orateur à la petite moustache s’écriait à propos de la guerre qu’il venait de déclencher :
„Ich kann heute Abend mitteilen, dass wir auf Kurs sind, alle militärischen Ziele des Großdeutschen Reiches sehr bald abzuschließen. Wir werden sie in den kommenden zwei bis drei Wochen mit aller Härte angreifen – wir werden sie in die Steinzeit zurückversetzen, dorthin, wo sie hingehören.“
En français : « Je peux annoncer ce soir que nous sommes en route pour accomplir très bientôt tous les objectifs militaires du Grand Reich allemand. Nous les attaquerons de toutes nos forces dans les deux à trois prochaines semaines – nous les ramènerons à l’âge de pierre, à leur juste place. »
Cette phrase constitue une bien triste confirmation du mépris que l’auteur de Mein Kampf ressentait envers les Untermenschen des races inférieures…
Une seconde ! Non, non, non ! On nous signale de nouvelles erreurs. La date et le lieu sont faux : cela a été dit le 1er avril 2026, à Washington. Il faut aussi remplacer « Grand Reich allemand » par « Amérique ». Quant à l’orateur, il ne porte pas la moustache mais une vilaine tignasse qui fut naguère orange[1].
Que l’on nous pardonne, et cette fois pour de bon ! Oui, Hegel et Marx avaient raison : l’histoire se répète. Le président Trump, Pete Hegseth, son « secrétaire à la Guerre » si bien nommé, et d’autres membres de leur entourage nous jouent une exécrable parodie des comportements et des faits qui furent jugés à Nuremberg, en 1946. Néanmoins, il est difficile de qualifier de « farce » les événements dramatiques qui se déroulent en ce moment même au Moyen-Orient. Les destructions sont massives et les victimes, hélas ! trop nombreuses et trop réelles.
Depuis le début de l’attaque surprise du 28 février 2026 contre l’Iran, bon nombre de juristes (y compris des experts des universités de Harvard, de Yale et de Stanford, aux États-Unis) alertent sur les violations potentielles du droit international humanitaire et des crimes de guerre possibles. Ils dénoncent notamment :
– Le déclenchement de la guerre elle-même : attaques sans autorisation du Conseil de sécurité de l’ONU et sans preuve d’une attaque armée imminente de la part de l’Iran. Cela constitue une violation de l’article 2 (al. 4) de la Charte des Nations unies (interdiction du recours à la force) et un crime d’agression.
– Frappe sur l’école primaire de filles de Minab dès le premier jour du conflit : un missile Tomahawk étatsunien a provoqué la mort d’au moins 168 personnes, dont de nombreux enfants. En dépit de l’évidence, le président Trump a attribué la responsabilité à l’Iran.
– Autres frappes sur des sites causant des victimes civiles importantes : écoles, universités, établissements de santé, habitations, lieux historiques, mosquées, lieux de culte, y compris églises et synagogues, etc.
– Attaques contre des infrastructures civiles essentielles : centrales électriques, usines de dessalement, ponts, sites pétrochimiques… Le droit international humanitaire interdit les attaques sur des objets indispensables à la survie des civils si elles causent des souffrances excessives ou sont disproportionnées. Les propos de Donald Trump évoquant des frappes « juste pour le plaisir » (« just for fun ») ou pour « renvoyer l’Iran à l’âge de pierre », comme mentionné plus haut, indiquent une intention claire, sinon de commettre des crimes de guerre (sait-il seulement ce que c’est ?), en tout cas de ne pas les éviter.
Mais de ce point de vue, le comble du cynisme est atteint par son exécuteur des basses œuvres, Pete Hegseth : non seulement, il fait commettre de tels crimes à ses armées, mais encore il s’en glorifie et les revendique en défendant une vision de la guerre sans contraintes légales. Le 13 mars, il s’écriait : « Pas de quartier, pas de pitié pour nos ennemis » (« No quarter, no mercy for our enemies »). Il s’agit là d’une claire violation des conventions de La Haye et de Genève qui interdisent toute atteinte contre les ennemis qui se rendent.
Et l’on ne peut pas dire que les mots de Hegseth ont dépassé sa pensée : il avait annoncé la couleur dès le 30 septembre 2025 : « Nous ne combattons pas non plus avec des règles d’engagement stupides. Nous détachons les mains de nos combattants pour intimider, démoraliser, traquer et tuer les ennemis de notre pays. Plus de règles d’engagement politiquement correctes et envahissantes, juste du bon sens, une létalité et une autorité maximales pour nos combattants[2]. » Le secrétaire a mis en œuvre cette conception particulière de la guerre dès son arrivée au Pentagone en supprimant des structures de protection des civils, notamment les équipes d’évaluation des dommages civils potentiels. De tels garde-fous auraient certainement permis d’éviter l’attaque contre l’école de Minab et d’autres frappes similaires.
Tout cela montre la volonté claire de l’administration Trump de revenir aux pratiques inhumaines qui conduisirent jadis les dirigeants de l’un des pays les plus évolués de la planète à répondre de leurs actes à Nuremberg. Et il ne s’agit pas seulement de mots : les actions récentes des États-Unis et d’Israël contre l’Iran relèvent en effet de trois des quatre chefs d’accusation retenus contre les dignitaires du Reich, il y a quatre-vingts ans :
– Participation à un plan concerté en vue de commettre des crimes contre la paix et des crimes de guerre.
– Crimes contre la paix : planification, préparation, déclenchement et conduite de guerres d’agression, en violation des traités internationaux, accords et assurances.
– Crimes de guerre : violations des lois et coutumes de la guerre (selon les conventions de La Haye et de Genève), notamment l’exécution de populations civiles et la destruction sans justification militaire.
Seul le dernier chef d’accusation de Nuremberg restait encore discutable, celui de crimes contre l’humanité. Mais aujourd’hui même, le 7 avril 2026, le président Trump vient de repousser cette limite abjecte dans l’un de ses messages Truth Social : « Une civilisation entière mourra ce soir, pour ne jamais renaître. Je ne veux pas que cela arrive, mais ça arrivera probablement[3]. »
Ici encore, on croirait entendre l’un de ces discours hallucinés du dernier Reichskantzler où il se plaignait d’être forcé par la méchanceté de ses ennemis de détruire des peuples et des pays alors que, lui, il n’aspirait prétendument qu’à la paix. À cette heure, il est difficile de savoir si les États-Unis et Israël passeront à l’acte, mais si d’aventure c’était le cas, ce n’est certainement pas la civilisation iranienne qu’ils auront détruite, mais ils auront commis le suicide moral de l’ensemble du monde occidental qui, à de rares exceptions près, aura laissé faire sans rechigner et même en trouvant des excuses et des justifications à des comportements aussi abjects.
À ce stade, il convient de se poser une question : comment est-ce possible ? Comment avons-nous pu collectivement tomber si bas alors que nous sommes censés être bons, respectueux des droits de l’homme, compréhensifs et ouverts aux autres… Mais non ! Nous sommes avant tout d’une naïveté confondante (je vous mets dans le même sac que moi, cher lecteur). Nous sommes persuadés de faire partie du camp des gentils, des preux chevaliers modernes qui, sur leurs hélicoptères Apache, volent partout dans le monde au secours de la veuve et de l’orphelin ! Sauf que…
Tant de choses auraient dû nous mettre la puce à l’oreille et nous indiquer que nous n’étions pas forcément dans le bon camp. Toutes les campagnes militaires menées par les États-Unis et leurs alliés depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale pour, prétendument, apporter la démocratie[4] ont fait au total des centaines de milliers de morts civiles – voire des millions – pour des résultats plus que décevants. En effet, c’est à croire qu’en dépit de la propagande qui martèle le contraire, les pays visés refusent les valeurs occidentales d’importation et préfèrent suivre leur propre voie. Dans les années 1960, en dépit de bombardements aériens massifs (tapis de bombes et de napalm), la guerre du Vietnam s’est soldée par une défaite cinglante. En 1999, la Serbie a supporté 78 jours de bombardements de l’OTAN et n’a fini par céder (partiellement) que par l’intervention diplomatique de la Russie. En 2001, l’intervention en Afghanistan a duré 20 ans et a abouti à un résultat magnifique : le remplacement des Talibans par… les Talibans. En 2003, la guerre d’Irak, lancée sous le prétexte inventé des armes de destruction massive, a permis d’éliminer Saddam Hussein (précédemment homme lige de Washington), mais s’est traduite par une division de facto du pays sur des lignes islamistes et des demandes répétées, mais non satisfaites, du gouvernement légal aux forces des États-Unis de rentrer chez elles. Quant aux « printemps arabes » des années 2010, les interventions occidentales directes ou en sous-main, notamment en Syrie et en Libye, n’ont provoqué que chaos, destructions, et catastrophes humanitaires. Tout comme les exactions israéliennes – trop nombreuses et répétées – contre les civils à Gaza, en Cisjordanie et au Liban.
Ce bilan est d’autant plus triste et décevant que la somme de tous ces morts et destructions ne conduira devant un jury, à Nuremberg où ailleurs, aucun de nos criminels de guerre tellement sûrs de leur bon droit. Et sans doute même pas devant le tribunal de leur propre conscience.
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[1] Voici le texte original tel que publié par la Maison Blanche : “I can say tonight that we are on track to complete all of America’s military objectives shortly, very shortly. We’re going to hit them extremely hard over the next two to three weeks — we’re going to bring them back to the Stone Age, where they belong.”
[2] “We also don't fight with stupid rules of engagement. We untie the hands of our warfighters to intimidate, demoralize, hunt and kill the enemies of our country. No more politically correct and overbearing rules of engagement, just common sense, maximum lethality and authority for our warfighters.”
[3] “A whole civilization will die tonight, never to be brought back again. I don’t want that to happen, but it probably will.”
[4] À l’exclusion de la guerre de Corée, déclenchée par la RDPC et conduite par les Nations unies.