Guerre d’Iran : La Russie peut-elle négocier la paix dans le Golfe ?
Frappe iranienne sur Dimona, non loin du principal site nucléaire israélien

Guerre d’Iran : La Russie peut-elle négocier la paix dans le Golfe ?

« Patience et longueur de temps font plus que force ni que rage », Jean de la Fontaine, Le Lion et le Rat (1668).

 

La bêtise se paie et souvent d’un prix fort. La nouvelle guerre du Golfe, lancée de manière inconsidérée et sous des prétextes fallacieux par Benyamin Netanyahou et Donald Trump (voir notre précédent article), se traduit, comme il fallait s’y attendre, par la destruction d’une partie des infrastructures pétrolières et gazières de la région. Cela s’ajoute à la fermeture partielle du détroit d’Ormuz qui, avec des tensions sur les hydrocarbures et d’autres produits essentiels comme les engrais azotés, génère des effets désastreux sur l’ensemble de l’économie mondiale.

Évidemment, ce désordre favorise la Russie dont la production d’hydrocarbures et de fertilisants n’est pas menacée, qui ne manque pas de clients solvables et qui bénéficie de la montée des prix. C’est d’ailleurs dans le but de limiter cette hausse que les États-Unis ont levé une partie des sanctions sur le pétrole russe (de manière certes provisoire mais qui pourrait devenir définitive avec la prolongation du conflit[1]).

Pourtant, après l’attaque des États-Unis et d’Israël contre l’Iran, de nombreuses voix, anticipant une victoire rapide, ont prétendu en Occident que cette troisième guerre du Golfe allait affaiblir la Russie (et également la Chine) et que Vladimir Poutine était incapable d’aider son allié iranien. En réalité, si la retenue du président russe est réelle, elle s’explique plutôt par la volonté de maintenir une ligne d'équilibre entre l’Iran et les monarchies du Golfe dans le but de faire avancer un projet de paix régionale que le ministère des Affaires étrangères russe avait présenté aux Nations unies en 2019 sous le nom de « Concept de sécurité collective pour la zone du golfe Persique ».

Mais avant d’aller plus loin, il faut constater que si la sympathie de la Russie à l’égard de l’Iran est réelle, l’accord de partenariat stratégique russo-iranien ne comporte aucune clause d’assistance militaire obligatoire en cas d’agression. Le président Poutine a expliqué cette lacune par la réticence de l’Iran à s’engager dans une alliance militaire. Ainsi, la fourniture d’armes à Téhéran est limitée et se résume à des armements de défense antiaérienne et des équipements de maintien de l’ordre et de lutte contre des soulèvements ou des incursions extérieures (véhicules blindés VPK-Oural et hélicoptères d’attaque Mi-28). En outre, Moscou fournit des systèmes de brouillage, de la technologie de drones et des renseignements satellitaires sur les navires et bases des États-Unis au Moyen-Orient (réciproque de ce que font les Occidentaux à la Russie par Ukrainiens interposés, comme Donald Trump le reconnaît lui-même).

Il semble que les réticences iraniennes à s’engager dans une alliance stricto sensu étaient partagées : le Kremlin ne tenait pas forcément à s’engager plus loin et à perdre une place d’équilibre dans la région. Car la Russie entretient de bonnes relations avec les États du Conseil de coopération du Golfe (CCG) – qui regroupe l’Arabie saoudite, le Bahreïn, les Émirats arabes unis, le Koweït, le sultanat d’Oman et le Qatar. Ils constituent pour elle des partenaires commerciaux plus importants que l’Iran. Sans compter que, depuis l’intervention russe en Ukraine, les Émirats permettent à Moscou de contourner les sanctions financières occidentales.

Contrairement à ce que l’on imagine, une médiation russe dans la guerre ne consisterait pas à tenter de trouver un terrain d’entente entre l’Iran d’un côté et les États-Unis et Israël de l’autre. Ce serait d’autant plus difficile que les positions de Washington et de Téhéran sont pour le moment irréconciliables et que les intérêts d’Israël divergent de ceux des États-Unis. En revanche, Moscou pourrait servir d’intermédiaire entre l’Iran et les pays du CCG pour tenter de les rapprocher en dépit de l’animosité que les monarchies entretiennent à l’égard de Téhéran en raison des bombardements iraniens contre leurs territoires en riposte à l’attaque israélo-étatsunienne du 28 février.

Dès le début de la guerre, Vladimir Poutine s’est entretenu téléphoniquement avec les dirigeants des Émirats, du Qatar, de Bahreïn et d'Arabie saoudite. Le Kremlin a publié des comptes rendus des quatre conversations quasiment identiques : les dirigeants arabes se plaignent d'avoir été attaqués par l’Iran, le président russe exprime sa sympathie, mais sans condamner Téhéran, et laisse entendre qu'il pourrait jouer un rôle de médiateur pour mettre fin au conflit[2]. L’abstention de la Russie (et de la Chine), le 11 mars, lors du vote de la résolution 2817 (2026) présentée par le CCG au Conseil de Sécurité des Nations unies pour condamner les frappes iraniennes contre leur territoire, s’explique par la volonté de ne pas s’aliéner les monarchies arabes et de maintenir les canaux de négociation nécessaires.

Cependant, la Russie n’a pas manqué d’exprimer – plutôt rudement – sa position aux intéressés. Dès le 4 mars, lors d’une rencontre avec ses homologues du CCG, le ministre des Affaires étrangères Sergueï Lavrov leur a reproché de ne pas avoir fermement désapprouvé l'attaque initiale des États-Unis et d’Israël – et le bombardement de 170 fillettes dans une école – alors qu’ils réclamaient une condamnation des ripostes iraniennes sur leurs territoires. Il a qualifié cela de « deux poids, deux mesures ».

Mais, dès le lendemain, lors d’une table ronde sur les menaces et la sécurité internationale, le ministre expliquait : « En vérité, (…) depuis plus de vingt ans, nous organisons des événements visant à mobiliser le soutien pour l'élaboration d'un concept de sécurité collective pour le golfe Persique – un concept qui inclurait tous les États rivaux et leurs voisins clés et, comme nous l'avions initialement envisagé, impliquerait également les cinq membres permanents du Conseil de sécurité de l'ONU. »

Ce « concept de sécurité collective » a été présenté en juillet 2019, par Sergueï Lavrov lui-même, sous la forme d'une lettre adressée au Secrétaire général des Nations unies. Il s'appuie sur des propositions antérieures datant de la fin des années 1990, affinées en 2004 et 2007 et vise à établir un système de sécurité multilatéral inclusif pour réduire les tensions dans la région en favorisant la coopération plutôt que l’affrontement.

DSerguei Lavriv 5 mars 2026ans sa proposition, reformulée en 2021, la Russie considère la sécurité dans le golfe Persique comme une priorité en raison de l'importance stratégique de la région pour la stabilité mondiale. Son concept est donc censé répondre aux tensions croissantes, telles que les conflits par procuration et les incidents militaires (par exemple, les attaques contre des installations pétrolières en 2019), et cherche à contrer les approches unilatérales, comme celles des États-Unis, en promouvant un cadre multilatéral fondé sur les principes des Nations unies. Il vise certains objectifs clés : 1) Renforcer la stabilité et la confiance mutuelle entre les États riverains. 2) Prévenir les conflits armés et les escalades. 3) Promouvoir la coopération en matière de lutte contre le terrorisme, le crime organisé et le trafic de drogue. 4) Favoriser un équilibre des armements et des mesures de transparence militaire.

La proposition russe s’inspire largement des principes fondamentaux qui ont rendu possibles les accords d'Helsinki pour l'Europe, en 1975 : le respect des intérêts de tous les États impliqués, sans exception ; l’adhésion stricte au droit international ; la non-ingérence dans les affaires intérieures ; et l’égalité et indivisibilité de la sécurité, aucun État ne devant renforcer sa sécurité au détriment d'un autre.

À l’origine, l’approche proposée était progressive, divisée en phases pour construire graduellement la confiance et devait aboutir à la création d'une « Organisation pour la sécurité et la coopération dans le Golfe persique », similaire à l'OSCE en Europe. Lors de sa présentation, le concept reçut le soutien général du Conseil de Sécurité des Nations unies à l'exception évidente des États-Unis, qui le rejetèrent au profit d'une pression accrue sur l'Iran. Depuis lors, en dépit de l’hostilité de Washington et de la dégradation de la situation dans le Golfe, la Russie n’a pas abandonné son idée et la fait périodiquement ressurgir à la faveur de réunions internationales.

Paradoxalement, alors qu’il n’y avait pratiquement aucune chance de mise en application du concept dans l’atmosphère de paix armée qui prévalait jusqu’à l’attaque du 28 février, cette guerre irrationnelle peut lui donner une nouvelle actualité et aboutir à des négociations formelles, même si cela peut sembler difficile – voire absurde – aujourd’hui.

La condition majeure pour la réalisation du projet est, on le sait, le retrait des États-Unis de la région du golfe Persique. Or, c’est l’une des exigences de Téhéran pour accepter de mettre un terme à la guerre. Cela ne peut se faire que de deux manières : si Washington décide d’accepter sa défaite sans vraiment le dire (quitte à proclamer une nouvelle victoire factice) et d’abandonner ses bases dans les monarchies du Golfe ; ou si ces dernières, lassées d’être attaquées en raison de leur soutien aux États-Unis, revoient leur politique et empêchent Washington d’utiliser leur territoire à des fins militaires.

Après plus de trois semaines de guerre, le Wall Street Journal précise que les demandes insistantes des gouvernements arabes auprès de Washington en faveur de l’arrêt des frappes contre les infrastructures énergétiques iraniennes n’ont pas été écoutées et ils estiment qu'« une cible leur a été mise sur le dos ». Ils seraient donc furieux de n’avoir aucune influence sur l'administration Trump en dépit d'importants investissements en argent. Pour le moment, les membres du CCG ne remettent pas en question leur alliance avec les États-Unis, mais des fissures apparaissent et ils refusent d’engager leurs forces directement dans le conflit, comme l’a demandé Donald Trump.

La prolongation de la guerre est un élément clé en faveur du plan russe. Les monarchies du Golfe souhaitent la fin des hostilités le plus vite possible, car chaque jour qui passe, chaque frappe de riposte iranienne, ruine un peu plus leurs infrastructures, leurs économies et leurs capacités touristiques et bancaires. Circonstance aggravante : certains de ces régimes sont fragiles et peuvent être menacés par des mouvements populaires si la situation économique et sociale se détériore.

Caricature TrumpOr, les États-Unis et Israël, en dépit de l’intensification de leurs frappes et des préparatifs – sans doute illusoires – d’intervention terrestre, semblent incapables de faire plier l’Iran. Dans ces conditions, les pays du CCG peuvent finir par estimer qu’une paix négociée avec Téhéran serait, pour eux, la meilleure des solutions, même s’ils doivent, pour cela, révoquer l’autorisation donnée à Washington d'utiliser leurs territoires et espaces aériens pour leurs attaques. De toute manière, les bases étatsuniennes dans la région ont subi de tels bombardements qu’elles ne semblent plus pleinement opérationnelles.

Bien sûr, si les pays du Golfe se désengageaient de leur alliance, les États-Unis pourraient rompre leurs relations avec eux. Étant donné le caractère colérique du président Trump, ils subiraient leur lot de menaces, mais qui ne pourraient sans doute pas être suivies d’effet par manque de moyens (avec une dette qui vient d’atteindre 39 000 milliards USD et la dédollarisation croissante des économies mondiales, le temps des vaches maigres semble sur le point d’arriver pour les États-Unis). Au bout du compte, Washington serait sans doute obligé d’adhérer à la nouvelle réalité régionale.

Des pourparlers de paix entre l’Iran et le CCG sous l’égide de la Russie pourraient conduire tout d’abord à la négociation d’un pacte de non-agression qui préciserait des limites militaires, des codes de conduite et des canaux de communication de crise. Évidemment, ce ne serait pas facile, mais il convient de ne pas oublier que, l’année dernière, l'Iran était censé rejoindre l'alliance entre l’Arabie saoudite et le Pakistan. Cela ne s’est pas fait en raison de l’hostilité et des pressions de Washington. Dans le contexte du retrait des États-Unis, ce projet pourrait revenir à l’ordre du jour et constituer le noyau du bloc de sécurité collective envisagé par la Russie.

En tout cas, le départ de l'armée américaine du Golfe résoudrait trois problèmes à la fois : l'Iran ne serait plus menacé ; les monarchies du Golfe renforceraient leur sécurité puisqu’elles ne craindraient plus une attaque de l'Iran ; et les États-Unis n'auraient pas à défendre des partenaires qui se sont révélés non fiables.

 

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[1] Le secrétaire au Trésor Scott Bessent propose de faire de même pour environ 140 millions de barils de pétrole iranien déjà chargés sur des tankers en mer.

[2] Voici, à titre d’exemple, le lien vers la conversation avec le président des EAU, cheikh Mohamed bin Zayed Al Nahyan.

PIERRE LORRAIN

Journaliste, écrivain - spécialiste de la Russie et de l'ex-Union Soviétique