États-Unis vs Iran : la guerre inévitable qui pouvait être évitée
« Si Dieu est pour nous, qui sera contre nous ? » (Romains, 8:31)

États-Unis vs Iran : la guerre inévitable qui pouvait être évitée

« Un jour d’infamie » ! C’est ainsi que, dans un discours demeuré célèbre, le président Franklin Roosevelt qualifia la journée du 7 décembre 1941 et l’attaque surprise du Japon contre Pearl Harbor. Peut-on donc désigner autrement les événements du 28 février 2026 et l’agression des États-Unis contre l’Iran, sans déclaration de guerre et au milieu de négociations qui, selon le principal médiateur, le ministre des Affaires étrangères du sultanat d’Oman, étaient sur le point d’aboutir à un accord.

Est-il possible que nous soyons revenus au XIXe siècle, à la conquête de l’Ouest et au fameux conseil « shoot first and ask questions later » popularisé par tant de westerns ? Et, effectivement, les États-Unis ont tiré d’abord et de manière indiscriminée (y compris sur des bâtiments purement civils, comme une école de filles), sans se poser à eux-mêmes des questions pourtant essentielles : « pourquoi ? », « comment ? », « dans quels buts ? », « avec quelles conséquences ? » et bien d’autres auxquelles ils peinent toujours à répondre après plus de dix jours de bombardements.

Au départ, ils n’étaient même pas sûrs qu’il s’agissait vraiment d’une guerre. À longueur de post sur Truth Social, le président Donald Trump le revendiquait clairement, exigeant même une capitulation inconditionnelle de l’Iran. Pete Hegseth, son secrétaire ad hoc, lui faisait écho, alors que Mike Johnson, le président (républicain) de la Chambre des représentants, rejetait catégoriquement l’idée que les États-Unis fussent en guerre[1].

On ignorait aussi quels étaient les buts recherchés : Annihiler le supposé programme nucléaire iranien ? Changer le régime ? Détruire les capacités balistiques du pays ? Soutenir Israël dans sa guerre (pleinement assumée, elle) contre le « régime des mollahs » ? Ce flou artistique, ouvrait la porte à toutes les explications et interprétations. Mais même les moins crédibles contiennent un fond de vérité. Ainsi, le secrétaire d’État Marco Rubio expliquait sans se démonter que les États-Unis avaient été obligés de participer à la guerre parce qu’Israël allait attaquer et que l’Iran risquait de riposter contre les bases américaines dans la région.

Il aurait été plus honnête et proche de la réalité de dire que Donald Trump avait cédé aux pressions de Benyamin Netanyahou et décidé d’engager son pays dans une aventure qui devait être courte et indolore : une frappe massive de décapitation du pouvoir à Téhéran provoquant un soulèvement populaire, un changement de régime et même, éventuellement, une guerre civile. Dans ce contexte, la réaction de ce qui serait resté du pouvoir iranien aurait été minimale : quelques missiles provoquant peu de dégâts et peu de pertes en Israël et sur les bases étatsuniennes dans les pays du Golfe. L’affaire terminée en quelques jours à peine, le président aurait pu se mettre en scène pour annoncer « Mission Accomplished », à la manière de George W. Bush en 2003, avec beaucoup plus d’emphase et, surtout, ce ton monocorde, incantatoire et moralisateur d’un clergyman prêchant à ses ouailles, qu’il a adopté depuis quelque temps.

Il aurait certainement été plus sensé de sa part de refuser de s’impliquer dans l’opération israélienne contre l’Iran, comme Barack Obama l’avait fait en 2012 en avertissant le Premier ministre Netanyahou qu’il ne soutiendrait pas une attaque qui pourrait mettre le Moyen-Orient à feu et à sang[2]. Le problème de Donald Trump est que, pour une raison connue de lui seul, il a été incapable de dire « non ! ». Certains prétendent que le Mossad détiendrait des documents compromettants sur lui, liés à l’affaire Epstein. C’est une possibilité, mais il faudrait alors que ces kompromati soient suffisamment graves pour lui faire plus de mal que les innombrables soupçons et rumeurs qu’il traîne depuis des années.

Il nous semble qu’il faut chercher ailleurs l’explication – ou un complément d’explication – et remonter à ce jour de juillet 2024, à Butler, en Pennsylvanie, où il avait réchappé à une tentative d’assassinat, la balle du tireur lui ayant simplement éraflé l’oreille. Depuis lors, il a expliqué à plusieurs reprises qu'il se considérait comme béni par Dieu et dépositaire d’une mission particulière. En août 2024, dans une interview, il déclarait : « Dieu m’a sauvé pour que je puisse sauver le monde. » Plus tard, il avait quelque peu rabaissé ses prétentions : « J'aime à penser que Dieu m'a sauvé dans un but, et c'est de rendre notre pays plus grand que jamais. » Et il avait réitéré ce message à plusieurs reprises, y compris lors de son investiture, le 20 janvier 2025.

Plus près de nous, le 24 février 2024, quatre jours avant l’attaque contre l’Iran, il insistait dans son interminable discours sur l’état de l’Union, sur le « renouveau immense de la religion, de la foi, du christianisme et de la croyance en Dieu », ainsi que sur la Providence qui guide le destin des États-Unis. Ces propos l’inscrivent clairement dans le Christian Nationalism, mouvance millénariste puissante aux États-Unis. Or, les pasteurs évangéliques influents qui y sont rattachés n’hésitent pas à lier la guerre en général et celle-ci en particulier à des prophéties bibliques et la voient comme la lutte eschatologique annoncée par l'Apocalypse qui mène à l’Armageddon. Évidemment, quoi qu’on puisse en penser, ce sont leurs croyances. Et ils sont dans leur rôle lorsqu’ils se réunissent autour de Donald Trump dans le Bureau ovale de la Maison Blanche pour prier pour lui, pour les États-Unis et pour leur victoire sur les forces du mal.

ArmageddonIl n’y a pas que des religieux qui voient les choses ainsi. Des chefs militaires sur le théâtre des opérations répercutent le même message. La Military Religious Freedom Foundation (MRFF), une organisation de défense des libertés religieuses dans l'armée, reçoit des plaintes depuis le début des frappes contre l'Iran : des militaires de tous les corps armés rapportent que certains commandants affirment que cette guerre, « justifiée bibliquement », « fait partie du plan de Dieu » et, conformément aux Écritures, devrait conduire à la bataille finale entre le Bien et le Mal, et à la parousie de Jésus-Christ.

Bon nombre de ces évangélistes sont des Christian Zionists qui soutiennent inconditionnellement Israël pour deux raisons essentielles. Soit parce qu’ils interprètent littéralement la Bible et pensent que les Hébreux sont le peuple élu à qui Dieu a donné l’ensemble de la terre de Palestine, voire tous les territoires entre le Nil et l’Euphrate, comme le suggère Mike Huckabee, l’ambassadeur des États-Unis à Jérusalem. Soit parce que le soutien – et même la participation – aux guerres d’Israël va permettre l’accomplissement des prophéties bibliques et rapprocher la fin des Temps et le retour du Christ, comme le croit John Hagee, le fondateur de Christians United for Israël, qui précise : « nous sommes la première ligne de défense d'Israël aux États-Unis d'Amérique. »

Les Christians Zionists ont leurs porte-voix au sein du Congrès, comme Ted Cruz, le sénateur républicain du Texas, qui se joignent aux lobbyistes de l’AIPAC (American Israel Public Affairs Committee) pour soutenir l’État hébreu en toutes circonstances, en particulier dans sa lutte permanente contre Téhéran. « La décision du président Trump de lancer cette action décisive contre l'Iran [en soutien à Israël] est la décision la plus importante de sa présidence », a précisé le sénateur Cruz dans une interview. « Mon conseil à son égard était que le régime iranien n'a jamais été aussi faible, qu'il vacillait et que c'était le moment. Mon conseil était de ne pas rater cette opportunité. » Et, pour justifier sa position, il a l’habitude de préciser : « En grandissant à l'école du dimanche, on m'a appris par la Bible que ceux qui bénissent Israël seront bénis, et ceux qui maudissent Israël seront maudits. »

L’essentiel dans cette aventure guerrière serait donc une question de foi : celle du président Trump, conforté par son entourage et ses soutiens dans un sentiment d’infaillibilité et de toute-puissance. Comme l’indiquait Madame Susie Wiles, chef de cabinet de la Maison Blanche, dans une interview, le président croit qu’« il n’y a rien qu’il ne peut pas faire, rien, zéro ». Et lui-même, répondant à des journalistes du New York Times, il affirmait : « Ma propre moralité, mon propre esprit. C’est la seule chose qui peut m’arrêter. Et c’est très bien. Je n’ai pas besoin du droit international. Je ne cherche pas à blesser les gens. »

C’est de là sans doute que vient son sentiment de tout savoir mieux que tout le monde, de suivre ses intuitions et de n’écouter – en ce qui concerne Israël et l’Iran – que la voix de sa mauvaise conscience, Benyamin Netanyahou.

Ainsi, en mars 2025, Tulsi Gabbard, la directrice du Renseignement national (DNI), présenta devant le HPSCI[3], l’Évaluation annuelle des menaces (Annual Threat Assessment), établie par la Communauté du renseignement (Intelligence Community – IC). Elle y déclara : « L’IC continue d'estimer que l'Iran ne construit pas d'arme nucléaire et que le Guide suprême Khamenei n'a pas autorisé le programme d'armes nucléaires qu'il avait suspendu en 2003. »

Quelques semaines plus tard, le 17 juin, en plein milieu de la guerre des 12 jours entre Israël et l’Iran, Donald Trump avait sèchement contredit Madame Gabbard : « Je me fiche de ce qu’elle dit. Je pense qu’ils sont très près d’avoir une [bombe] ». En d’autres termes, il n’avait que faire des conclusions de sa propre Communauté du renseignement et préférait croire une autre source. Sans doute l’homme qui répète depuis trente-trois ans que l’Iran est sur le point de franchir le seuil nucléaire.

De la même manière, des fuites auprès du Washington Post et d’autres journaux ont révélé que, avant le début des combats, le président n’avait pas tenu compte d’une évaluation classifiée du renseignement américain sur les risques d’une intervention en Iran et la réalité complexe à laquelle serait confrontée la stratégie militaire étatsunienne. Il avait préféré écouter le Premier ministre israélien qui, peut-on supposer, lui soutenait que tout se ferait « עם עיניים עצומות » (« les yeux fermés », c'est-à-dire comme sur des roulettes). Et ses amis Christians Zionists n’ont pu que surenchérir : « Si Dieu est pour nous, qui sera contre nous ? » Il suffisait d’attaquer, de se débarrasser de l’Ayatollah, incarnation du Malin sur Terre, et le monde serait sauvé grâce à Donald Trump, le nouvel archange.

Le problème est que les attaquants n’ont pas anticipé qu’Ali Khamenei (le deuxième dignitaire de la religion chiite après Ali al-Sistani, en Irak), n’était pas haï par la majorité de son peuple. À 86 ans, il a anticipé sa mort et préféré périr en martyr, dans sa résidence, sans se réfugier dans un bunker, plutôt que de continuer à décliner et mourir de maladie ou de vieillesse. Son exécution a été une énorme erreur stratégique. Il a été tué pendant le ramadan, le même mois sacré qu’Ali bin Abi Talib, le premier imam du chiisme. Pour des millions de personnes à travers le monde, chiites et sunnites confondus, cet assassinat est impardonnable. En ciblant une autorité religieuse de cette envergure, les États-Unis et Israël ont donné à la République islamique son symbole de légitimité le plus puissant depuis 1979. Ils ont aussi échangé un adversaire prévisible – et antinucléaire – contre un futur imprévisible et, éventuellement, nucléaire.

 

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[1] L’explication est simple : le président doit obtenir l’aval du Congrès pour déclarer une guerre, or il ne l’a pas demandé, violant ainsi la Constitution. Le speaker Johnson essaie donc de justifier l’action de Donald Trump. Le plus absurde est que ce dernier aurait obtenu sans problème l’aval des membres du Congrès.

[2] Non que le président Obama fût plus pacifique, mais il préférait les actions secrètes et les guerres par procuration.

[3] Comité permanent sur le renseignement de la Chambre des représentants (Le rapport intégral est disponible ici) .

PIERRE LORRAIN

Journaliste, écrivain - spécialiste de la Russie et de l'ex-Union Soviétique