États-Unis : 250 ans... et tant d’illusions perdues
Qui dégainera le premier?

États-Unis : 250 ans... et tant d’illusions perdues

« Les seuls bons Indiens que je n’ai jamais vus sont morts[1] », citation attribuée au général Philip Sheridan de l’US Cavalry (1869).

 

En ces jours où les États-Unis célèbrent le 250e anniversaire de leur déclaration d’indépendance, le monde ressemble à une scène de western. Plus précisément, à celle du cimetière inondé par un soleil accablant où le Bon, la Brute et le Truand s’affrontent pour un duel final. Les principaux acteurs du drame qui se joue sous nos yeux ont tous la main à la hauteur du holster, prêts à dégainer leurs armes chargées de plomb radioactif. Et le spectateur d’espérer, impuissant, un happy ending qui, en l’état actuel des choses, a peu de chances de se produire.

À bas bruit, la Troisième Guerre mondiale s’est installée. Dans le meilleur des cas, elle peut évoluer vers une nouvelle Guerre froide. Mais elle peut aussi dégénérer en catastrophe planétaire. Pour l’heure, ses fronts semblent circonscrits, mais les débordements la guettent. Du côté du Golfe persique et du Liban, les tensions paraissent diminuer. Du moins momentanément, car beaucoup aux États-Unis et en Israël, incapables de digérer – et même de comprendre – leur défaite commune face à l’Iran, s’illusionnent encore sur leurs capacités à faire plier un pays qu’ils continuent d’estimer faible et arriéré. Ils envisagent clairement la trêve permise par le Protocole d’entente (le fameux MoU) signé par le président Donald Trump à Versailles le 17 juin, comme un moyen de reconstituer les stocks économiques (i. e. « de pétrole ») avant une potentielle reprise des combats[2].

Mais, alors que les opérations militaires semblent ralentir d’un côté, elles reprennent de plus belle de l’autre et l’attention se fixe sur l’Ukraine que l’on prétend sur le point de gagner la guerre. Aucun commentateur des chaînes de désinformation en continu n’a encore osé prétendre que les troupes ukrainiennes qui marcheront le 14 juillet sur les Champs-Élysées seront immédiatement téléportées pour un défilé de la victoire sur la place Rouge[3] mais, à en juger par les propos triomphalistes que l’on entend, la tentation doit être forte. La réalité est que, si les attaques de drones et missiles occidentaux créent à la Russie des problèmes qu’elle ne dissimule d’ailleurs pas, elle ne souffre certainement pas au point d’accepter un cessez-le-feu aux conditions otano-européennes qui se résument à une capitulation pure et simple de Moscou. Et cela alors que, en dépit des efforts de la propagande ukrainienne pour dissimuler la vérité, les troupes russes progressent sur l’ensemble du front, comme l’illustre avec brio cet article.

La nouveauté sur le théâtre d’opérations ukrainien vient des États-Unis. Depuis son retour à la Maison Blanche, Donald Trump semblait avoir pris ses distances avec un conflit voulu, provoqué et soutenu par ses prédécesseurs (et lui-même entre 2017 et 2020). Depuis, sa rencontre d’Anchorage, en août 2025, il se complaisait dans un rôle d’intermédiaire bénévole, mais impuissant, entre Kiev et Moscou, laissant aux Européens le rôle d’empêcher toute négociation réelle et d’organiser l’escalade pour le compte de Kiev. En réalité, ce n’était qu’une fiction – encore une. Le 3 juin dernier, devant le Comité des Affaires étrangères de la Chambre des représentants, le secrétaire d’État Marco Rubio reconnaissait ce que le monde entier savait déjà : « Soyons clairs et soyons francs, nous ne sommes pas des médiateurs impartiaux dans cette guerre[4]. » Et il poursuivait : « Nous ne fournissons pas d'armes à la Russie. Nous ne fournissons des armes qu'à l'Ukraine. Nous n'imposons pas de sanctions à l'Ukraine. Nous n'imposons des sanctions qu'à la Russie. Nous avons donc clairement choisi notre camp. »

Il est fort possible que Donald Trump ait sincèrement trouvé un gentlemen's agreement avec Vladimir Poutine, l’année dernière en Alaska : ce que l’on a appelé, surtout en Russie, l’« esprit d’Anchorage ». Le problème est que la sincérité de l’actuel président des États-Unis est à géométrie variable et change en fonction des circonstances, des interlocuteurs et de l’air du temps, comme on le constate tous les jours à la lecture de ses messages sur Truth social ou de ses nombreuses prises de parole et interviews.

Trump MoUIl aime à se présenter comme un pacifiste qui arrête les guerres (parfois imaginaires), alors qu’en réalité, il multiplie les opérations militaires. Dans un entretien sur Fox News, Mike Waltz, le représentant des États-Unis à l’ONU, expliquait, le 28 juin : « Le président Trump est un président de paix. Il donnera toujours une chance à la diplomatie. » Sauf que, par deux fois contre l’Iran, en juin de l’année dernière et en février de cette année, il a lancé des attaques en plein milieu de négociations qui, de l’avis des intermédiaires, avaient de bonnes chances d’aboutir. Et, en ce moment même, le président « de paix » semble envisager sérieusement une opération militaire pour en finir avec les « communistes » cubains[5].

« La guerre, c’est la paix » : si Donald Trump semble avoir adopté cette devise de l’Angsoc de Big Brother, dans 1984, il n’est pas le seul président à l’avoir fait. Comme le prétendent les mauvaises langues de Capitol Hill : « Peu importe qui on élit, on se retrouve toujours avec la politique étrangère de John McCain », c’est-à-dire celle du sénateur le plus belliciste du début du XXIe siècle.

En réalité, on pourrait faire remonter cette boutade au président James K. Polk (1845-1849) et l’adoption de la doctrine de la « destinée manifeste », par une grande partie des élites étatsuniennes. Légitimée par la foi protestante, elle postulait que les États-Unis, par inspiration divine, étaient destinés à s’étendre sur tout le continent nord-américain, aux dépens de peuples inférieurs : les tribus indiennes – massacrées et déportées toujours plus à l’ouest jusqu’à la fin du XIXe siècle – et les Mexicains, contraints de céder 55 % de leur territoire à la suite de la guerre de 1846-1848. Un conflit que même Abraham Lincoln – et de nombreux de ses contemporains – considérait comme une guerre d’agression sous des prétextes créés de toutes pièces.

Cet épisode fut le début d’une longue dérive : explosion accidentelle du cuirassé Maine dans le port de La Havane en 1898 pour justifier la guerre contre l’Espagne à Cuba et Puerto Rico ; incident inventé du golfe du Tonkin en 1964, prétexte à l’escalade au Vietnam ; armes inexistantes de destruction massive de Saddam Hussein, raison de la guerre contre l’Irak en 2003 ; sans oublier les récentes attaques contre le « régime des mollahs » accusé depuis 1995 de vouloir se doter de l’arme nucléaire « dans quelques semaines ». En fait, depuis leur création en 1776, les États-Unis n’ont connu que moins de vingt ans de paix alors que leur position géographique les met à l’abri des menaces extérieures, en tout cas depuis la fin de la guerre du Mexique. Et ce bellicisme persistant s’est toujours accompagné de discours moralisateurs et de la prétention de vouloir apporter la paix et la liberté partout dans le monde.

Depuis l’aube de son existence, la nation étatsunienne s’est identifiée à « une ville rayonnante sur une colline » (a shining city on a hill), comme le disait Ronald Reagan dans son Farewell Adress en 1989. Un phare de liberté, de justice et de miséricorde exposé au regard de la planète entière comme un exemple à suivre.

Dans un précédent article, nous avons tenté de montrer à quel point cette image ne correspondait pas aux actes d’un président et d’un cabinet qui auraient mérité de siéger sur le banc des accusés à Nuremberg. Évidemment, le divorce entre la fiction vertueuse soigneusement entretenue et la triste réalité ne date pas de l’actuelle administration. Simplement, l’accélération de l’histoire et le comportement des derniers présidents des États-Unis ont montré que la « cité rayonnante » ne resplendissait plus que grâce à des artifices de propagande et de poudre aux yeux. Les hautes valeurs humaines affichées ne sont plus, depuis longtemps, que des balafres hideuses déguisées en vertus. « Putting lipstick on a pig » (ou « maquiller un cochon avec du rouge à lèvres ») est l’image consacrée, outre-Atlantique.

Déclaration indépendanceLa métaphore de la ville sur la colline trouve son origine dans un verset de l’Évangile selon st Mathieu : « Vous êtes la lumière du monde. Une ville située sur une montagne ne peut être cachée » (5:14). Dans un prêche de 1630, le pasteur John Winthrop, l’un des puritains[6] qui fondèrent la colonie de la Baie du Massachusetts, écrivait : « Car nous devons considérer que nous serons comme une ville sur une colline. Les yeux de tous les peuples sont fixés sur nous. » Et il ajoutait cette mise en garde prémonitoire : « Ainsi, si nous agissons faussement envers notre Dieu dans cette œuvre que nous avons entreprise, et que nous Lui faisons retirer Son aide présente, nous deviendrons une fable et un sujet de moquerie dans le monde entier. »

Nous y voilà donc. Il aura fallu un bon paquet d’années pour que les bonnes intentions du départ finissent par se perdre dans le marais des entorses, des manquements et des compromissions. Or, un pouvoir qui ne peut plus s’imposer par l’attrait des idées est obligé de recourir à des outils moins vertueux : la propagande, l’idéologie et, surtout, la force militaire.

La projection de la force devient le seul moyen d’asseoir sa légitimité, à l’intérieur et à l’extérieur, en arguant d’une défense contre de formidables ennemis qui attaquent son modèle social, son mode de vie et ses « valeurs ». Ce qu’on reprochait jadis à l’Union soviétique s’étale aujourd’hui sous nos yeux en Occident. Face aux ténèbres du régime de Moscou, la cité sur la colline étatsunienne se devait de briller de mille feux. On passait sous silence les turpitudes de la politique de Washington puisqu’elles étaient commises au nom de l’« endiguement » du communisme. Et lorsqu’elles étaient reconnues, on les assumait cyniquement, comme dans la célèbre répartie : « He's a bastard, but he's our bastard » (C’est un salaud, mais c’est notre salaud). Elle est attribuée à Henry Kissinger, mais remonterait à Franklin D. Roosevelt, à propos du dictateur nicaraguayen Anastasio Somoza.

L’Europe, hélas ! n’échappe pas aux mêmes symptômes. Mais comme elle n’est plus en état de projeter une quelconque force à l’extérieur sans l’appui des États-Unis (comme l’ont montré les exemples libyen et syrien), ou même en Afrique, la chasse gardée franco-britannique depuis l’époque coloniale, elle se venge sur ses propres populations en imposant des lois et règlements toujours plus coercitifs, quitte à réduire chaque jour davantage l’un des principaux droits de l’Homme : la liberté d’expression. Constatons à ce propos que les États-Unis, malgré tous leurs défauts, conservent un avantage sur la vieille Europe : le Premier Amendement de la Constitution qui impose au Congrès de ne faire aucune loi « restreignant la liberté d’expression ou de la presse ».

En ce 250e anniversaire, espérons que le peuple étatsunien ne reviendra jamais sur cet amendement.

 

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[1] “The only good Indians I ever saw were dead “.

[2] Voir notamment l’interview du vice-président J. D. Vance au The Michael Knowles Show du 30 juin 2026 (vers la 48e minute).

[3] Une parade qui leur permettra d’arborer fièrement insignes, tatouages et oriflammes nazis qu’elles auront diplomatiquement dissimulés à Paris

[4] Voir la vidéo de l’’audition sur le site du Comité (le passage concerné se situe à 34’ 30”).

[5] Il est vrai qu’une petite guerre victorieuse contre un adversaire nettement plus faible peut remonter le moral après une guerre perdue, comme le président Ronald Reagan l’avait fait en 1983 avec l’invasion de la Grenade (opération Urgent Fury), censée effacer l’affront du Vietnam.

[6] À ne pas confondre avec les Pères pèlerins du Mayflower qui s’installèrent à Plymouth en 1620.

PIERRE LORRAIN

Journaliste, écrivain - spécialiste de la Russie et de l'ex-Union Soviétique