Un conte raconté par un idiot, plein de bruit et de fureur, qui ne signifie rien (Macbeth, acte V, scène 5).
Cette phrase pourrait servir d’exergue – ou d’épitaphe diront les mauvais esprits – à la Conférence de Munich sur la sécurité qui s’est tenue la semaine dernière, du 13 au 15 février. Sans le vouloir, les participants l’ont placée sous le patronage de William Shakespeare : tandis que les Européens se livraient à une parodie des Joyeuses commères de Windsor, l’intervention du secrétaire d’État Marco Rubio prenait les intonations de l’exhortation du roi Richard à la bataille de Bosworth : « Un cheval ! Mon royaume pour un cheval ! » (Richard III, acte V, Scène 4).
Pour la commodité de la lecture, nous divisons cet article en deux parties et, à tout seigneur tout honneur, nous commençons par le « roi » Marco. La suite et fin[1] sera consacrée aux « commères » européennes (pas si joyeuses que ça, finalement).
Première partie : Le combat n’est pas perdu tant qu’il reste un combattant
À Munich, Marco Rubio, qui cumule des fonctions de secrétaire d’État et de conseiller à la Sécurité nationale des États-Unis, était confronté à la rude de tâche de réitérer aux Européens les reproches et mises en garde très directes que le vice-président Vance avait formulées l’année dernière devant la même assemblée, tout en adoptant un ton rassurant, unificateur et même exaltant pour annoncer des combats à venir.
Rappelons que, dans son discours de 2025, J. D. Vance avait violemment critiqué les dirigeants européens en affirmant que la plus grande menace pour l'Europe venait « de l'intérieur » ("from within") plutôt que de facteurs externes. Ses principaux reproches – formulés également par le président Trump à plusieurs reprises à d’autres occasions – étaient la suppression de la liberté d'expression, l’immigration massive incontrôlée et la peur des électeurs qui constituait un déni de la démocratie.
Cette année, Marco Rubio répétait sensiblement les mêmes critiques mais en les enrobant d’un joli papier cadeau avec un ruban rouge. Ainsi, le secrétaire d’État a fortement insisté sur l'unité civilisationnelle et historique des États-Unis et de l'Europe qui devrait inspirer une grande fierté des deux côtés de l’Atlantique. Mais il a aussi rappelé les principes de la politique des États-Unis que Donald Trump voudrait voir imités par les pays européens : souveraineté nationale, fin de l’immigration massive, réindustrialisation, réforme des institutions internationales.
Dans les grandes lignes, Marco Rubio propose à l’Europe une forme de nouvelle alliance pour reconquérir l’influence perdue au profit de ses adversaires. En d’autres termes un retour à un monde unipolaire dominé par l’Ouest. Pour lui, la chute du mur de Berlin et la fin de l'Union soviétique ont conduit à l’« illusion dangereuse » de la « fin de l'histoire », l'idée que le commerce remplacerait les nations, que l'ordre basé sur des règles supplanterait les intérêts nationaux et qu'un monde sans frontières émergerait. Les conséquences ont été des délocalisations massives et une désindustrialisation volontaire, entraînant la perte des chaînes d'approvisionnement critiques au profit des rivaux de l’Occident. À cela se sont ajoutées des politiques énergétiques « appauvrissantes » pour « apaiser le culte climatique » pendant que d'autres exploitent fossiles et gaz, ainsi qu’une immigration massive qui menace la cohésion sociale, la culture et l'avenir même des peuples. Néanmoins, explique-t-il, avec le président Trump, les États-Unis sont prêts à restaurer la civilisation occidentale. Et il fait une proposition :
« C'est la voie que nous vous demandons ici, en Europe, d’emprunter avec nous. C'est un chemin que nous avons déjà parcouru ensemble et que nous espérons reprendre ensemble. Pendant cinq siècles, avant la fin de la Seconde Guerre mondiale, l'Ouest s'est étendu, ses missionnaires, ses pèlerins, ses soldats, ses explorateurs déferlant de ses côtes pour traverser des océans, coloniser de nouveaux continents, bâtir d'immenses empires s'étendant à travers le globe. »
Mais il constate que, « en 1945, pour la première fois depuis l'époque de Christophe Colomb (…), les grands empires occidentaux sont entrés dans un déclin final, accéléré par des révolutions communistes athées et par des soulèvements anticoloniaux » à travers la planète.
« Dans ce contexte, à l’époque comme aujourd'hui, beaucoup en sont venus à croire que l'ère de domination de l'Occident était terminée et que notre avenir était destiné à être un écho fade et affaibli de notre passé. Mais ensemble, nos prédécesseurs ont reconnu que le déclin était un choix qu'ils refusaient de faire. Nous l’avons déjà fait ensemble auparavant, et le président Trump et les États-Unis veulent le refaire maintenant, avec vous. »
Pour cela, il propose les axes concrets de reconquête que Donald Trump tente de mettre en œuvre depuis le début de son deuxième mandat : principalement la réindustrialisation, la reprise du contrôle des chaînes d'approvisionnement critiques, le contrôle des frontières et la réduction de l’immigration. Il ajoute la réforme des institutions internationales qui ne remplissent plus leur mission, ainsi que la coopération dans des nouveaux domaines comme l’espace commercial et l’intelligence artificielle. Il appelle aussi à « créer une chaîne occidentale d’approvisionnement en minerais critiques qui ne soit pas vulnérable à l’extorsion d’autres puissances », et à un effort unifié pour concurrencer les économies du Sud global. « Ensemble, affirme-t-il, nous pouvons prospérer dans les domaines qui définiront le XXIe siècle. »
Indiscutablement, Marco Rubio s’est voulu persuasif pour tenter d’emporter l’adhésion des Européens. Pourtant sa mission était impossible pour deux raisons : 1) ce qu’il représente n’est pas acceptable pour la majorité des Européens ; 2) ce qu’il propose n’est pas réalisable dans les termes qu’il pose.
Sur le premier point, il pâtissait d’un double handicap : il est l’envoyé de Donald Trump, l’homme le plus détesté de l’auditoire (après Vladimir Poutine, bien entendu) et, comble du comble, il est catholique pratiquant. Fils d’émigrés cubains, il a évoqué les racines chrétiennes de la civilisation commune, l’héritage culturel, Mozart et Beethoven, Dante et Michel-Ange, la chapelle Sixtine et la cathédrale de Cologne – mais aussi les Beatles et les Rolling Stones – sans se rendre compte que la plupart des participants à la conférence étaient des progressistes athées qui ne partagent pas ces références. Pour la majorité des prétendues élites européennes la religion chrétienne est une relique du passé ; la culture une valeur relative, puisque toutes se valent ; l’immigration, une chance ; et le « culte climatique », une obligation quasi mystique.
Certains Européens dans le public espéraient que son intervention marquerait une évolution « positive » dans la position des États-Unis après une année d’imprévisibilité trumpienne et de discours méprisants – mais réalistes – sur l'effondrement de la civilisation européenne. Ils n’ont eu qu’un message poli qui se voulait empathique mais qui ne faisait que reprendre les grands thèmes MAGA en les transformant en MWGA « Make West Great Again ». En fait, l’auditoire n’a retenu des propos de Marco Rubio que la confirmation de la volonté des États-Unis de se relancer à la conquête du monde, en commençant par l’Europe, avec elle ou malgré elle.
Et là intervient le deuxième point. Le caractère irréaliste du programme proposé n’a pas échappé aux Européens, mais pas pour les bonnes raisons. Les élites autoproclamées du Vieux Continent sont persuadées d’être toujours puissantes et d’avoir toujours raison. La réalité glisse sur leur orgueil comme l’eau sur les plumes d’un canard. Face à Vance en 2025 et Rubio en 2026, le déni les empêche d’avoir la clairvoyance et la sincérité bravache d’un Cyrano de Bergerac s’exclamant, à propos d’une pâle remarque sur son nez : « Je me les sers moi-même, avec assez de verve, mais je ne permets pas qu’un autre me les serve ! »
Comme nous le verrons dans la deuxième partie de cet article, le comportement de ces élites face au conflit ukrainien est révélateur de leur incapacité à percevoir l’évolution des rapports de force qui marquent le déclin des puissances européennes. Elles s’imaginant toujours indépassables économiquement, malgré la désindustrialisation, les taux de croissance anémiques, l’augmentation des coûts de l’énergie et la spirale des dettes, face à une Russie qui, pensent-elles, va s’effondrer d’un moment à l’autre. Elles se croient en mesure non seulement de soutenir l’Ukraine « quoi qu’il en coûte », mais encore d’exiger des concessions du Kremlin. Et si elles réclament des places à la table de négociation, ce n’est certainement pas pour essuyer les larmes de Kiev, mais parce qu’elles sont persuadées d’être capables de faire céder Moscou.
Cet aveuglement affecte également les États-Unis. Le message de reconquête du secrétaire Rubio se situe tout autant dans un univers parallèle. Washington dispose toujours d’une armée puissante et d’une flotte hypertrophiée, mais il n’affronte plus des tribus indiennes dispersées et peu armées ou un Mexique faible et mal équipé, comme au XIXe siècle. Depuis 1945, le point de référence de Marco Rubio, jusqu’au second mandat de Donald Trump, le bilan militaire étatsunien est plus que controversé.
Dan
s le film de Clint Eastwood Heartbreak Ridge (Le Maître de Guerre – 1986) qui relate l’invasion de l’île de la Grenade en 1983, l’un des personnages explique que, depuis la Seconde Guerre mondiale, les États-Unis en étaient au score de 0-1-1, c’est-à-dire aucune guerre gagnée, un match nul (la Corée), et une perdue (le Vietnam). Et justement, la victoire à la Grenade, petit bout de terre au milieu des Caraïbes dotée d'une force armée dérisoire (mais soutenue par Cuba), permettait de remonter à 1-1-1.
Depuis lors, à part quelques succès marginaux dans des pays latino-américains aux élites corrompues et infiltrés par la CIA (Panama en 1989 et Venezuela en 2026), ils ont aligné, avec le concours de l’OTAN ou de « coalitions de volontaires », des victoires à la Pyrrhus qui, soit n’ont rien changé, comme en Afghanistan après 20 ans de présence, soit ont laissé des pays ruinés en proie aux conflits civils et/ou aux islamistes, comme en Irak, en Libye et en Syrie[2]. Quant au bilan de Donald Trump depuis janvier 2025, on ne peut pas le qualifier de particulièrement glorieux (même s’il couvre ses échecs d’une logorrhée triomphale et hyperbolique) : recul face aux Houthis au Yémen et retraite négociée en catimini après douze jours de guerre de missiles contre l’Iran pour éviter encore plus de destructions à Israël. En d’autres termes, 0-1-1, pour reprendre le décompte du sergent Highway, le personnage de Heartbreak Ridge. Heureusement pour la Maison Blanche, le raid de capture de Nicolás Maduro au Venezuela à permis de ramener le score à 1-1-1.
Aujourd’hui, le monde attend une nouvelle guerre contre l’Iran qui risque d’avoir des conséquences sévères pour la planète entière et dont l’issue peut s’avérer dramatique pour Washington et Tel-Aviv. À trop vouloir forcer le destin, on risque de tout perdre. Et cela d’autant plus que, contrairement à ce que semble penser Marco Rubio, le monde n’est pas resté à l’époque où les empires occidentaux dictaient leurs lois. Des puissances majeures ont émergé – Chine, Inde, Russie, Indonésie, Brésil – qui n’entendent pas se laisser dominer par des États-Unis, minés par une dette colossale, et des pays européens dont le poids économique et diplomatique diminue comme peau de chagrin.
Voilà pourquoi Marco Rubio évoque Richard III : il a perdu la bataille mais il met toute son énergie à poursuivre le combat et implore le ciel de lui donner un cheval quitte à sacrifier son royaume. Cette allégorie vaut aussi pour l’OTAN, l’Europe et l’Ukraine.
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[1] Nous la mettrons en ligne le lundi 23 février.
[2] Nous laissons ici de côté le cas des bombardements otaniens de la Serbie en 1999 qui méritent un développement à part.