Ils doivent se retourner dans leur tombe, les bâtisseurs du système de contrôle des armements nucléaires qui a assuré un minimum de sécurité pendant cinq décennies. L’œuvre de John Kennedy et Nikita Khrouchtchev, de Richard Nixon et Leonid Brejnev, de Ronald Reagan et Mikhaïl Gorbatchev vient de passer par pertes et profits sur les livres de comptes de l’histoire. Et cela parce que le président des États-Unis a volontairement laissé dépasser la date de péremption du traité New START, le 5 février 2026.
« S’il expire, il expire. Nous ferons un meilleur accord », s’était justifié par anticipation Donald Trump dans un entretien au New York Times, le 8 janvier 2026. Or, comme on le sait au moins depuis le XVIe siècle et le littérateur italien Orlando Pescetti, le mieux est l’ennemi du bien (« il meglio è nemico del bene »). C’est d’ailleurs le président Trump lui-même qui nous en fournit un élément de preuve. Le 8 mai 2018, pendant son premier mandat, il avait retiré les États-Unis de l’accord JCPOA (Joint Comprehensive Plan of Action) sur le nucléaire iranien en le dénonçant comme l'un des traités « les pires et unilatéraux jamais conclus par les États-Unis ». Évidemment, le corollaire du retrait était la négociation d’un « meilleur accord » : en substance la capitulation pure et simple de l’Iran[1], ce qu’exigeait alors et le réitère encore le Premier ministre israélien Benyamin Netanyahou, avec le concours de ses soutiens au sein de l’administration présidentielle et des principaux donateurs de la campagne du candidat Trump. On voit où en sont les choses presque huit ans plus tard, avec la « magnifique armada flottant magnifiquement vers l'Iran en ce moment même », comme le président le disait lors d’un rassemblement en Iowa le 27 janvier dernier.
Mais venons-en au New START et à son expiration. Lors d’une réunion avec les membres permanents du Conseil de sécurité russe, le 22 septembre 2025, le président Vladimir Poutine présentait la situation de cette manière :
« Afin d'éviter l'émergence d'une nouvelle course aux armements stratégiques et de préserver un degré acceptable de prévisibilité et de retenue, nous jugeons raisonnable de maintenir en cette période turbulente le statu quo établi sous le New START. En conséquence, la Russie est prête à continuer de respecter les restrictions quantitatives centrales du traité pendant un an après le 5 février 2026. (…) Nous estimons que cette mesure ne sera viable que si les États-Unis emboîtent le pas. »
Cette proposition claire fut suivie par un silence assourdissant de Washington, à peine perturbé par une déclaration a minima du président Trump, le 5 octobre. Lors d’une rencontre avec la presse, il déclara « cela me semble une bonne idée[2] ». Puis plus rien jusqu’à la fameuse déclaration de janvier, « S’il expire, il expire ». Selon le professeur John Mearsheimer, de l’université de Chicago, ce changement d’attitude ne peut s’expliquer que d’une seule manière : des voix néoconservatrices venues susurrer à l’oreille du président de laisser mourir le traité.
Comme nous l’expliquions dans de précédents articles (ici et ici), l’élimination de tout rival, en particulier de la Russie, était le but affiché par les néoconservateurs après la chute de l’Union soviétique (rapport Wolfowitz – 1992). L’arsenal nucléaire détenu par Moscou était le seul élément qui pouvait entraver leurs plans. Mais l’état de faiblesse générale et même de délabrement de la nouvelle Russie, y compris dans le domaine des armements stratégiques, fit germer dans les cerveaux de certains théoriciens du Pentagone, l'idée qu'une guerre nucléaire pourrait être « gagnable » ou gérée de manière limitée (par exemple via des armes à faible rendement pour une escalade contrôlée).
Cette vision allait évidemment à l’encontre de la doctrine dominante de la « destruction mutuelle assurée » (MAD) qui fondait la logique du contrôle des armements[3]. Il fallait donc se débarrasser de la MAD pour que le nouveau concept s’imposât. Ce fut chose faite avec le retrait des États-Unis du traité ABM. Signé à Moscou en 1972, l’accord interdisait les défenses antimissiles sauf pour la protection d’un ou deux sites. Le président George W. Bush le dénonça officiellement et la décision devint effective le 13 juin 2002. La même année, le département de la Défense (DoD), sous la direction de Donald Rumsfeld et de son adjoint Paul Wolfowitz, rendit public un nouvel « Examen de la posture nucléaire » des États-Unis (Nuclear Posture Review – NPR) qui introduisait le concept de « tailored deterrence » (dissuasion adaptée) et d'options nucléaires flexibles pour des conflits limités. Les principaux théoriciens de la NPR étaient Keith B. Payne, directeur du National Institute for Public Policy (un think tank travaillant pour le Pentagone), et Colin S. Gray, stratège militaire et conseiller du DoD. Leurs idées impliquaient que les États-Unis pourraient « prévaloir » dans un échange nucléaire restreint sans escalade totale, rendant la guerre nucléaire plus « envisageable ».
Évidemment, aucun officiel étatsunien de haut niveau n’a explicitement prononcé une phrase aussi controversée que : « nous pouvons gagner une guerre nucléaire », mais les positions et politiques soutenues impliquaient cette notion à travers la NPR de 2002. Déjà en 1980, dans leur article Victory is Possible, Gray et Payne défendaient une « théorie de la victoire » dans une guerre nucléaire, mais ils adoucirent par la suite cette thèse difficilement soutenable, arguant simplement que les États-Unis devaient développer des options pour « prévaloir » dans des conflits nucléaires limités contre des adversaires comme la Russie ou la Chine. Dans un article de 2018, Nuclear Deterrence In a New Era, Payne plaidait pour des armes flexibles permettant une « escalade limitée » et une victoire des États-Unis en cas de conflit.
Un nouveau NPR, publié en 2018 pendant le premier mandat de Donald Trump, reprenait pratiquement in extenso la posture avancée par son prédécesseur de 2002, après des positions plus prudentes sous l’administration Obama. La raison en était simple, le nouveau président – pour des raisons de politique intérieure[4] – s’était entouré des néoconservateurs les plus radicaux, à commencer par Mike Pompeo, directeur de la CIA (2017-2018) puis secrétaire d’État (2018-2021), et John Bolton, conseiller à la Sécurité Nationale (2018-2019). Ce dernier soutenait des options nucléaires flexibles, arguant que les États-Unis devaient être prêts à « gagner » des affrontements nucléaires restreints via des frappes préemptives. Le secrétaire à la Défense, Jim Mattis (2017-2019) défendait lui aussi l’introduction d’armes à faible rendement pour des « réponses limitées » face à la Russie, impliquant que des échanges nucléaires contrôlés pourraient être gérés sans destruction totale.
Il n’est donc pas étonnant que les États-Unis se soient retirés pendant l’administration Trump de deux accords supplémentaires qui fondaient l’équilibre stratégique : le 2 août 2019, ils ont mis fin au traité sur les forces nucléaires à portée intermédiaire (INF), signé à Washington, en 1987. Et le 22 novembre 2020, ils ont fait de même avec le traité Ciel ouvert, principal instrument de vérification du respect des limitations des vecteurs nucléaires. À chaque fois, Washington a prétendu que ces décisions étaient prises parce que Moscou violait les traités, tout en refusant les visites d’inspection qui auraient permis de vérifier la bonne foi des Russes. En réalité, il s’agissait pour les États-Unis de permettre l’installation en Europe d’éléments de leur « bouclier antimissile », le National Missile Defense (NMD), mais aussi de créer des vecteurs de portée intermédiaire (500-5 500 km), notamment une version terrestre du missile de croisière Tomahawk, ce qui était interdit par l’INF.
Après la fin de ces deux traités, le dernier qui restait en vigueur était le New START, signé en 2010 par les présidents Barack Obama et Dmitri Medvedev et entré en vigueur en 2011 pour une durée de 10 ans. Juste avant son échéance, le 5 février 2021, Joe Biden, qui venait d’entrer à la Maison Blanche, et Vladimir Poutine s’entendirent pour proroger l’accord pour cinq ans, conformément aux provisions du texte initial. Le problème était que, après cela, le traité ne pouvait plus être prolongé légalement sans un nouvel accord formel. Or, aucune négociation sur un nouveau texte n’a eu lieu depuis lors, ce qui a rendu le New START caduc.
La proposition de Vladimir Poutine, en septembre, ne visait pas une extension du traité, mais simplement un accord tacite sur le maintien pendant un an des limitations qu’il imposait (plafond de 1 550 ogives nucléaires déployées et 700 systèmes de lancement pour chaque partie), le temps de négocier un autre texte. Les 5 et 6 février derniers, à Abou Dabi – en marge des discussions sur l’Ukraine – les délégations des États-Unis et de Russie semblent s’être approchées d'une sorte de gentlemen agreement pour continuer à observer les limites centrales du traité, sans extension légale formelle, mais rien n’a été annoncé officiellement.
Ainsi, pour la première fois depuis un demi-siècle, plus aucune contrainte légale ne pèse plus sur les deux plus grands arsenaux stratégiques qui représentent environ 90 % des armes nucléaires de la planète. Cette situation ne manque pas de soulever des questions sur les risques d'une nouvelle course aux armements et les motivations géopolitiques sous-jacentes.
Dans une étude intéressante publiée par Responsible Statecraft, le chercheur Pavel Devyatkin, de l'Arctic Institute, estime que la fin de New START ne rend pas inévitable une course aux armements. Les limites qu’il imposait ont de fortes chances d’être conservées, principalement pour des motifs financiers. En effet, les armes nucléaires sont très coûteuses : selon le Congressional Budget Office (2025), moderniser l’arsenal des États-Unis coûterait 946 milliards USD sur 10 ans, et ce chiffre est un minimum en raison de dépassements massifs (par exemple 81 % de plus pour le programme de l’ICBM Sentinel). S’engager dans une escalade aggraverait encore la situation budgétaire. Or, les sommes investies dans les armes nucléaires le seraient aux dépens des priorités conventionnelles (navires, drones, technologies). Plus important encore, la structure du complexe militaro-industriel russe, détenu par l’État, permet une production plus économique que celle de l’industrie d’armement des États-Unis freinée par les intérêts privés et les lobbies. Une course jouerait donc en faveur de Moscou.
Le texte conclut que le président Trump est bien avisé de souligner les coûts énormes et les dangers des arsenaux nucléaires et qu’il devrait accepter de respecter les plafonds actuels et engager les négociations pour un nouveau traité, éventuellement étendu aux nouveaux vecteurs, notamment les missiles hypersoniques, avec la possibilité de l’élargir à d’autres acteurs nucléaires. La question, pour l'auteur, est de savoir si l'administration étatsunienne passera des paroles aux actes pour privilégier une modernisation prudente et la diplomatie plutôt qu’une escalade coûteuse et risquée.
En réalité, rien n’est moins sûr, du moins pour le moment. Depuis 2002, sous les présidences républicaines de George W. Bush et Donald Trump, les néoconservateurs ont obtenu ce qu’ils souhaitaient : la fin du carcan de traités qui empêchait les États-Unis d’obtenir une supériorité stratégique sur tout adversaire. À l’origine, il s’agissait de mettre en place un « bouclier antimissile » (le NMD) qui pouvait leur donner un avantage en limitant les capacités de riposte nucléaire de l’ennemi. Aujourd’hui, cette volonté demeure avec le projet du Golden Dome for America, annoncé par Donald Trump le 20 mai 2025 comme un système multicouche (terrestre, maritime et spatial) pour intercepter des missiles balistiques, hypersoniques et de croisière, y compris ceux lancés depuis l'espace ou de l'autre côté de la Terre. Ce plan ambitieux, qui devrait être terminé pour la fin du mandat du président, en janvier 2029, va sans doute se heurter à deux écueils : 1) l’avance prise par la Russie et la Chine en matière de technologie des missiles hypersoniques, qui peut les rendre insaisissables pour tout moyen d’interception ; et 2) le projet risque de connaître les mêmes problèmes de faisabilité que son glorieux prédécesseur : l’Initiative de Défense stratégique de Ronald Reagan (programme « Star Wars »), dans les années 1980. Mais, en attendant sa réalisation ou son échec, les États-Unis ont tout intérêt à accepter de geler les arsenaux nucléaires dans les volumes actuels, avant de finir – eventually – par revenir à la table de négociation.
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[1] On sait depuis longtemps que Téhéran respectait bien les termes de l’accord et que la décision de Donald Trump n’était fondée que sur « des renseignements récemment publiés par Israël », comme l’indique le document de la Maison Blanche.
[2] "Sounds like a good idea to me."
[3] En substance, puisque la guerre nucléaire n’était pas gagnable, à quoi bon accumuler des armements pour atteindre une supériorité illusoire.
[4] En adoptant une ligne dure à l’égard de la Russie, Donald Trump voulait atténuer les effets désastreux du « Russiagate » monté contre lui par ses adversaires démocrates pour le discréditer pendant la campagne de 2016.